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Full text of "Oeuvres de M. de Florian"

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i 



ŒUVRES 



DE 



M. DE FLORIAN. 



(M 



, A PARIS, 

Chez Guillaume , rue du Bacq , n®. 940 ; 
Fabre , rae du Hurepoix , a*. 1 1. 



NUMA POMPILIUS, 

SECOND 

R OI DE ROME. 
PAR M. DjE.FLORIAN, 

Capitaine de diagoiu,elGciitii{ioiiiinede$.A.S. 

th<l,El>CCI>xPEHTBIETAE;del'acBdjlIli* 

de Madrid j etc. 

Secoudz Édition. 

TOME PR£MI£n. 

II.liARCUEH 



A PARIS, 
>E l'jhfbiheiiie sedidot l'aîné. 



A LA REINE. 



Tj!v M A fui le meîneat dec roitj 
Éponx toujours amant de la belle £gérie, 
Près de cette xiymphe chérie 
Il méditoit ses justes loiz. 



De leux tendrette mutuelle 
NaisMÎt le bonheur des Aomainc; 
Et dantleuxs cœurs unit il* troUTOÎent le modèle 
Des vertus qu^ils Touloient enseig^ner aux humains. 
De ces tendres époux je célèbre U gloire : 
R S I N H , votre nom seul assure mon sueeès; 
De LOUIS , de TOUS , des François, 
On croira que j*écris lliistoîre. 



NUMA POMPILIUS. 



I.IVRE PREMIER. 



■^« 



SOMMAIRE 
DU LIVRE PREMIER. 

TX7 £ £ u 8 , grand-prêtie de Cérè«, éleTo 
Numa, qui passe pour son fils. Fête de Cézèe. 
Tullus apprend à Numa quMl est fils de Pom- 
pilius , prince du sang des rois Sabias. II lui 
raconte Thistoire de sa mère Pompilia; Tenle- 
yement des Sabines; la mort de te» parents ; la 
guerre des Romains et des Sabins; TaUianee dea 
deux peuples ; Téducation de Kuma dana le 
temple de Cërès, et Tordre de cette dëesse de 
renvoyer à Rome. Numa descend au tombeau 
de sa merc. II se prépare à partir. Conseils du 
pontife. Adieux de Tullus et de Huma. 



lif vimfi i-oittrinyivtti Hej i^lirninifl I 



NUMA POMPILIUS. 

LIVRE PREMIER. 

JN o K loiu de la yîlle de Cures^ dans 
le J>ajs des Sabins^ au milieu d'une 
antique forêt ^ s'éleye un temple con- 
sacré à Gérés. Des ormes ^ des peu* * 
pliers y aussi anciens que la terre ^ om-* 
bragent le faîte de l'édifice ; le fleuvo 
Curese^ après en ayoir baigné les murs^ 
Ta serpenter ^ans les jardins de plu* 
sieurs maisons isolées y bâties autour 
de ce temple. Bans ces retraites sa- 
crées y chaque prêtre de la déesse ^ a-' 
yec sa femme et ses enfants^ passe ses 
jours à la prière^ au trayail^ ou dans 
le sein de la tendresse. Protégés par 
la diyinité qu'ils- honorent^ nourris 
par la terre qu'ils cultiyent^ aimés de 
Fépouse qu'ils rendent heureuse^ hé* 
nis de leurs enfants^ en paix ayec eux- 



10 NUMA F0UFILIU5. 

mêmes, ils jouissent doucement de la 
Tie, sans craindre ni souhaiter la mort. 
Le vénérable Tullus commandoit 
à ces prêtres. A l'âge de quatre-vingts 
ans , il escerçoit la souveraine sacri^- 
cature avec tout le zèle d'un jeune 
homme , et toute l'indulgence d'un 
vieillard. Adoré de ceux qui vi voient 
avec luij) respecté -de tous les autres ^ 
il n'étoit craint que des méchants* 
Favori des dieux , ami des hommes , 
rarement il prioit pour lui ; c'étoit 
toujours pour la veuve ou pour l'or- 
phelin. Dès qu'un citoyen de Cures ^ 
dë& qu'un habitant de la campagne 
éprouvoit quelque infortune , qu'un 
ménage étoit désuni , ou que la con- 
corde n'éloit plus dans une famille 9 
le père, l'époux, l'enfant malheureux 

m 

prenoit le chemin de la forêt sacrée : 
il venoit trouver Tullu» : pour peu 
qu*il eût tardé , Tullus seroit allé le 
chercher. Tullus écoutoit ses longues 



plaintes y ne se h^stàt jamais de Itfs 
entendre,. l'enconrageoit , le conso* 
loit, lui prodigaoit des secours, des 
conseils* L'infortuné s'en retournoi t, 
on moins triste, ou moins à plaindre. 
TuUus, ^i pensoît n'avoif rien fait, 
alloit se pvosteroer deyant la d^sse, 
et l'implorer pour ce malheureux. 
- TaUus Ji'avoit plus d'^use ; il 
rassemblodt toute sa tendresse sur son 
fils Numa. Le ciel sembloit vouloir 
récompenser' les yerhis du vieillard 
par les dons qu'il avoit prodigues au 
jeQnelKW!»iie# Numa toufehoit àpeine 
à sa seizième ann^e , et n'avoi t , de son 
âge , que les grâces et la douceur. Sou-« 
mis k son père , qu'il re^ectoit près» 
^e à l'ëgal de Cërès, enflammé du 
désir de lui ressembler, il étudioit la 
morale en regardant les actions de 
Tullus. Méditant sans cesse les pré- 
ceptes de sa religion , il vouloit s'ins- 
truire encore des cérémonies du culte. 



12 NlTirA VOUVJZIVS. 

•Les sacrifices, la prîere, occupoient 
■tous ses loisirs ; sa tendcesse pour 
Tullus, son amour pour l'étude, ëtoient 
ses seules passions ; son ame , pure 
jBonune l'azur du ciel , ne distinguoit 
pas ses plaisirs de ses devoirs. 

Le jour de la fête de Gérés étoît 
arrivé. Chez les Sabins y cette fête 

r 

ne se célèbre point conune à Eleusis : 
TuUus avoit supprimé tous ces mys- 
tères cachés avec tant de soin , et si 
peu utiles au bonheur des hommes. 
La divinisé, disoit-il, qui se montre 
par -tout à nous, qui se manifeste à 
chaque instant dans les merveilles é- 
datantes de la nature , peut-elle exiger 
tant de secrets, tant d'épreuves, pour 
se communiquer aux mortels ? Doit-il 
être plus difficile de la remercier que 
de recevoir ses présents ? Non : Cérès 
aime tous les hommes, puisqu'elle le» 
nourrit tous. Le champ qu'elle cou- 
vre d'épis devient un temple pour Je 



1r 

laboiiretir; et Ton doit adorerpartout 
Fanivers celle dont les bienfaits cou" 
vrent la terre. 

D'aprës cette id^ëe , TuUus, de eon* 
cert avec son roi , a ordonné la fête 
de Gérés. Chaque année, ayant de 
commencer la moisson y tous les la-* 
boureurs, parés de leurs plus beaux 
habits, se rassemblent dans la ville de 
Cures. C'est de là qu'ils partent pour 
aUer au temple. Les joueurs de ûûtes 
ouvrent la marche ; ensuite viennent 
de jeunes vierges, portant sur leurs 
têtes, dans des corbeilles ornées de 
fleurs , des offrandes pures pour la 
déesse. Les enfants des laboureurs 
marchent après elles , vêtus de robes 
blanches, couronnés de bluets, con- 
duisant le vorace animal qui se nour- 
rit des fruits du chêne. Cette troupe 
nombreuse, fiere de garder la victime, 
veut affecter une gravilé toujours dé- 
langée par leur joie bru jante. Leurs 

I. 2 



pères lea suivent d'un pas tardif, en 
recommandant le ailenoe , et pardon-^ 
naùt d'être mal obéis. Gliaciin d'eux 
porte dans ses mains une gerbe, pré- 
mices de sa moisson. Les princes, les 
guerriers, le& magistrats, n'ont plus 
de rang dans ce grand jour, et cèdent 
le pas , avf c re^ect , à ceux qui lea 
ont nourris^. 

TuUus et ses prêtres êtoient yenus 
les attendre à l'entrée du bois sacré. 
Le jeune Numa , couronné de nar- 
cisses , yètu. d'une robe de lin , mar- 
che à* coté de Tnllus. Il le regarde , il 
apperçoit des pleurs que le yieillard 
Youloit cacheTi Plus afBigé du «lia- 
grin de son père, que s'il l'ayoitr«9«> 
senti lui-même, il n'ose, devant tant 
de témoins, et dans une cérémonie 
si auguste, se jetter dans sesbraspour 
lui demander le sujet de ses larmes; 
mais son silence , son air tendre et in- 
quiet, expriment assez son agîtatîon. 



L I V R E I. l5 

Numa , toujours si attentif, si re- 
cueilli dans les cërëmonies religieu- 
ses , Kuma zw Yoit plus qu9 son père » 
ne songe qjBt^k lui » oublie toutes ses 
foBctions; ses yeux , qui cheisclient à 
pénétrer la cause des pleurs de Tul- 
lus, sont eux-mêmes obscurcis de 
larmes. 

On arrive au temple. Tullus sd 
prcksteme deyant la déesse ; et lui pré» 
sentant les prémices : JVTere des hu- 
mains , s'écrie-t-il , c'est toi qui fais 
croître ces gerbes, c'est ion père Ju- 
piter qui nous rend pieux et recon- 
noissanls. Dieux immortels , nous 
TOUS offrons vos propres bienfidts. 
Ne remettez pas nos offrandes; et que 
votre bonté suprême donne à nos 
cbamps l'abondance, à nos corps la 
force, à nos âmes la vertUt 

Après cette prière, Tullus ^pand 
Forge sacrée sur la Ticdme; il lui 
tourne la tête vers le ciel, l'immole, 



/ 



l6 NUMA POMPILIVS. 

et la fait consumer toute entière. 

Le sacrifice acheyé, les laboureurs 
vont déposer leurs gerbes. Mes frères » 
leut dit Tullus , car tous êle& aussi 
prêtres de Cérës , ces dons appartien- 
nent à la déesse , c'est-à-dire aux in- 
digents. Les prêtres des dieux ne sont 
que les trésoriers des pauvres ; yous en 
êtes les bienfaiteurs. Konimez dono 
le yieillard d'entre vous qui doit veil- 
1er avec moi pendant le cours de cette 
année 9 au soulagement des infortu- 
nés : il est juste que je vous rende 
compte des biens que vous me remet- 
tez pour eux. Les laboureurs , qui 
connoissent tous la vertu de Tullus ^ 
refusent de lui donner un collègue ; 
mais Tullus l'exige 9 et ce cboix finit 
la cérémonie. 

Numa brûloit d'impatience de se 
Toir seul avec son père. A peine Tul- 
lus est sorti du temple y que son ten^ 
^« fils le serre dans ses bras* Moa 



LIVRE I. 117 

père 9 lui dit-il , tous ayez des peiueff , 
et je les ignore ! Ah I je sens trop qu'à 
mon âge je ne puis espérer de les 
soulager : mais je peux du moins m'af^ 
fliger avec vous ; et j'ai besoin de pleu- 
rer dès que je vois couler vos larmes. 
Mon cher fils, lui répond Tullus, car 
je ne renoncerai jamais à ce doux 
nom, je n'ai que trop de sujets d'en 
répandre : je vais me séparer de celui 
que j'aime plus que ma vie. Vous vou- 
lez m'abandonner ? s'écria Numa tout 
tremblant. 1= Non , mon fils ; non, 
xn'on cher fils : c'esttoi, au contraire.... 
Il ne put achever , les sanglots lui cou- 
pèrent la voix. Il prit Numa par la 
main ; il l'entraîna dans l'endroit le 
plus retiré de la forêt : là ils s'assirent 
sur le gazon , et le vieillard lui dit ces 
paroles : 

Numa , vous n'êtes point mon 
fils...... A ces mots , une pâleur mor- 
telle se répand sur le visage du jeune 






*• 



l8 NU MA Ï0MP1LIU«. 

}iomine , sa main tremj^le dans celle 
de Tullus. Le grand-prêlre s'en apper- 
çoil 9 et , le serrant contre son sein» il 
se Lâte d'ajouter : Va , je serai tou- 
jours ton père ; ce nom m'est aussi 
cher qu'à toi. Mais appr^dsl'hisloire 
de ta naissance, counois à quelles hau- 
tes destinées tu es appelle parle ciel. 

Numa l'embrasse, et ne répond 
rien ; il écoute dans un profond silen- 
ce , il baisse les yeux ; son air semble 
dire à Tullus : Bien ne pourra rem- 
pla cer le bonheur d'être yo tre enfant. 

Mon fils, reprend le grand-prêtre , 
vous devez le jour à Pompilius, prince 
du sang^ de nos rois , et que ses rares 
vertus rendoient cher aux dieux et 
aux hommes. La belle Fompilia , do 
l'antique race des Hdraclides> ëtoit 
son épouse depuis dix ans. Rien ne 
manquoit à ce couple heureux que de 
voir naître un gage de leur tendre 
union : Pompilius le desiroit avec ar-> 



L I V R E I. ig 

deur ; la sensible Pompilia > qui ne for- 
moit jamais de vœux dont son époux 
ne fût l'objet y Pompilia yenoit tous 
les jours dans le temple se prosterner 
devant Cérës, baigner de larmes les 
marcbes de son autel, en demandant 
pour unique grâce le bonheur d'avoir 
un fils. 

Je la surpris dans le sanctuaire. 
£lle prioit avec tant de ferveur qu'elle 
ne m'apperçut pas ; je l'entendis pro- 
noncer ces paroles ; Bienfaisante Gè- 
res y si ton père Jupiter m'a 'destiné 
une longue vie 9 obtiens plutôt de lui 
que je périsse à la fleur de mon âge ^ 
mais que je laisse à mon époux un 
fruit de notre chaste amour* Oui, puis« 
santé immortelle 9 reprends tous les 
bienfaits que j'ai reçus, prive-moi de 
tous ceux que tu me destines ^ et 
donne - moi à leur place un enfant* 
Que j'entende ses yagissemens, que 
j c puisse le yoir^ le teiôr dans mesbras, 



29 HUMA VOTÊTILIVS. 

le presser coBtre mon cœur 9 le cou* 
Trir de mes baisers, le présenter à mon 
ëpoux tout baigné des larmes du bon- 
henr ! que j'expire alors 5 j'expirerai 
mère, j'aurai assez yécu. O Cérès, si 
tu entends mes yobux, si tu m'accor^ 
des un fils , je jure sur cet autel de te 
le consacrer, de lui apprendre à bénir 
ton nomi aussitôt que sa langue pourra 
le prononcer, de le faire élever dans 
ce temple , où il te servira toute sa vie , 
où tu daigneras être sa mère, quand 
Poinpilia ne sera plus. 

Mes pleurs couloient en entendant 
cette prière. Je tombai à genoux au- 
près de Pompilia ; et, joignant mes 
yœux aux siens , je suppliai la déesse 
de nous exaucer tous deux. Hélas ! que 
ce bienfsdt fut pajé cher ! 

Peu de temps après, Pompilia vint 
m'annoncer qu'elle étoit enceinte. 
Qui pourrait exprimer les transports 
de sa joie ? ils approcboient du délire. 



1. 1 V R E I. ai 

Huit lunes dévoient encore se renou* 
veller ayant l'heureux instant qu'elle 
attendoit , et tout ëtoit déjà prêt pour 
parer l'enfant qu'elle deroit avoir. Ja- 
louse et glorieuse du titre de mère, 
elle eût roulu que tout ce qui devoit 
servir à son fils fût l'ouvrage de ses 
seules mains : elle dëfendoit à ses es- 
claves de partagera vec elle le bonheur 
de travailler pour son fils. L 'espérance 
de le nourrir douhloît sa joie de le voir 
naître ; e t la tendre Pompilia, ivre d'a^ ■ 
mour maternel, venoit plus souvent 
aa temple pour remercier la déesse, 
qu'elle n'y étoit venue pour en obtenir 
l'objet de ses vœux. 

Elle touchoit enfin à ce neuvième 
mois désiré depuis si long-temps, lors- 
que ce Romulus, dont le nom ne vous 
est pas inconnu, fit répandre dans la 
Sabinie , que , pour consacrer sa ville 
de Rome , qui à peine é(oit achevée , 
il vouloit célébrer des jeux en Thon^ 



22 NUMA POMPILIUS. 

neur du dieu Cousus. Vous savez ^ 
mon fils 9 combien ce dieu .est en yé- 
néiation parmi nous. Votzé pieuse 
mère n'auroit pas laissé échapper une 
occasion d'honorer les immortels^ elle 
voulut aller à ces jeux : le trop com* 
plaisant Fomipilius l'y conduisit. 
. lia plupart dé nos Sabins suÎYirent 
Fompilius. Nos femmes 9 nos filles ^ 
courureiit à Rome en habits de fête. 
Hélas ! nos braves citoyens étaient 
loin de soupçonner le piège : ils n'a- 
voient point d'armes. Ils entrent sans 
défiance dans le cirque, où Romulua 
présidoit sur un magnificpic tribunal. 
Leurs épouses, leurs filles, prennent 
place à côté d'eux. Impatientes de voir 
le sacrifice , elles cherchent des yeux * 
les victimes : c'étoient elles qui en dé- 
voient servir. 

A un signal de leur roi , les Romains 
tirent leurs épées et ferment toutes les 
issues. Les Sabines alarmées se jettent 



LITRE r. 43 

dans les bras de leurs pères, de leurs 
frères , de leurs ëpouz ; mais les farou- 
ches soldats de Bomulus s'ëlancenf 
au milieu de l'arène ; et , le glaive à la 
xnain , les yeux ardents , menaçant les 
liommes , flattant les iènxmes , ils en-* 
lèvent les Sabines, comme des lonpS 
affames emportent des brebis trem- 
blantes. Vainement ces infortunées 
jettent des cris perçants et demandent 
la Bidrt ; vainement nos citoyens fu- 
rieux , oubliant «pi'ils sont sans dé- 
fense , se précipitent sur les ravisseurs^ 
les saisissent 9 luttent avec eux» leur 
arrachent leur*: épées, et rougissent 
la terre du sang romain : les Romains, 
plus nombreux, immolent ceux qui 
résistent, mettent en fuite tout le 
reste , vont cacher dans Home leur 
proie ; tandis que nos Sabins désolés, 
sanglants, couverts de blessures, ac- 
cablés de douleur et de honte , revien- 
nent à Qures annoncer cette affreuse 



24 NVMi TonvtLivs. 

nouvelle et* préparer la vengeance/ 
. Dhs le premier instant du tumulte f 
ton père Pompilius , portant sa femme 
dans ses bras, avoit tenté de s'ouvrir 
un passage à travers les ravisseurs. Il 
touchoit à la porte du cirque, quand 
une cohorte romaine le poivsuit 9 l'ar* 
rête, luiarracHe son épouse. Pompi- 
lius jette un cri de rage et de déses- 
poir. Il s'est bientôt saisi d'une épée , 
et les Romains qui l'entourent sont 
déjà tombés sous-ses coups : il court, 
il frappe , il est frappé. Mais il rejoint 
Pompilia ; il immole son ravisseur ; il, 
reprend sa bien-aimée , la presse dans 
ses bras sanglants, la rassure y la con- 
sole 9 et malgré les Romains furieux , 
malgré les traits dont on l'accable, il 
fuit au-delà du^cirque, en embrassant 
ta malheureuse mère ^ en la rappellant 
à la vie , en se félicitant de l'avoir sau- 
vée. Ainsi la lionne de Numidie, lors* 
qu'elle apperçoit de loin l'imprudent 



i I V R ï I. a5 

ehasseur qui lui emporte ses petits > 
furieuse , rugissante , l'œil plein dé 
sang et de feu , s'élance sur l'infortuné 
qui abandonne en vain sa proie ; elle 
l'atteint etle déchire y fait voler autour 
d'elle SÇ& membres palpitants : mais 9 
son courroux faisant aussitôt place 
à sa tendresse , elle court à ses lion- 
ceauz , les caresse , pousse des cris de 
joie 9 passe et repasse sur eux sa lan- 
" gue encore sanglante , et se couchant 
pour en être plus prës 9 elle leur tend 
ses mamelles , tandis que ses muscles 
tremblent encore de la fureur qu'elle 
Tient d'assouvir. 

Tel étoit Fompilius. Malgré ses 
larges blessures, malgré son sang qui 
coule à gros bouillons 9 il arrive enfin 
dans ce temple. Il pose son doux far- 
deau au pied de l'autel de la déesse ; 
il supplie Cérès de sauver, de défen- 
dre celle qu'il met sous sa garde; sa 
prière achevée , épuisé de sang , do 
I- 3 



26 NITHA POHPÏLITTS. 

fatigue, de douleur , il tombe «or le 
m^bre, et expire. 

Je fis aussitôt enlever ta mère. On 
la porta dans ma maison,' où elle re- 
prit ses^ens. Sa première parole fut le 
nom de Fompilius : elle demande son 
époux , elle veut le voir , elle veut aller 

' le chercher. En vain }' espère la cal- 
mer , et lui cacher la mort de ton père , 
en l'assurant qu'il est prisonnier de& 
Romains : les pleurs que je rersoisy 
ses pressentiments, tout lui dit que' je 
la trompe. Elle pousse des cris dou- 
loureux ; elle rejette tout secoues ; et ^ 
s'ëchappant de nos bras , elle veut aller 
expirer Sur le corps de Pompilius. 

Tant de secousses , tant d^émotie^s ^ 
précipitçnt Tinstant où tu devois voir 

. le jour. Les douleurs del'enfantement 
la surprennent; les cruelles Jlithyes 
Tacc^blent de tous leurs maux ; elle j 
succombe : et le moment où tu reçus 
la vie fut celui de la mort de ta mero. 



LIVRE I. â7 

A ces mots, ^uma se jette dans le 
sein de TuUus. I^e bon vieillard , qui 
sent ses cheveux blancs tout mouilles 
des^lannes du jeune homme, s'inter* 
rompt pour pleurer avec lui. 

Bientôt il reprend son récit : Se fis 
chercher une bounice qui pût rani- 
zaer ta frêle existence* car tusemblois^ 
en naissant, ne vouloir pas survivre à 
tes malheurs; tu poussois des cris la-> 
mentables, et ton visage livide seâi* 
blbit annoncer ton trépas. La femme 
d'un laboureur, la bonne Amyclée^ 
vint s'offrir ; ses tendres soins, encore 
plus que son lait, te conservèrent la vie« 

Alors je m'occupai des funéraillei 
de ta mère et de son époux. Je prépa- 
rai un bûcher ; je rassemblai les habi- 
tants de Cures et de nos campagnes : 
notre bon roiTaiius, vêtu de deuil ^ 
•les conduisoit. Soldats, citoyens , la- 
boureurs , tous pleuroient ton digne 
père 9 tous faisoieut des vœux pour 



â8 NUMA POMFZIiITTS. 

aovL fils. Le corps de Pompilhis fut 
brûlé à c6té de celui de son épouse. 
Je tecueîllis leurs cendres dans une 
urne d'argent ; cette urne fut déposée 
sur un tombeau , dans l'endroit le plus 
secret du temple^. Je le yerrai , mon 
père ! s'écria Numa : Je le verrai y ce 
tombeau ! il me sera permis d*y pleu- 
rer , et de toucher cette urne si chère. 
Oui) mx>n fils, lui dit le grand - prêtre , 
nous y descendrons aujourd'hui. 

La mort de tes parents fut vengée. 
Nos braves Sabins , indignés de l'ou- 
trage , prennent les armes, et, guidés 
, par Tatius , ils marchent vers la ville 
parjure. Les lâches ravisseurs n'osent 
venir au*devant de notre armée ; ils se 
renferment dans leurs murs. Tatius 
les assiège; bientôt, par un heureux 
hasard, il se rend maître de lacitadelle* 
Romulus , forcé de conobattre ou d'a- 
bandonner sa ville , vient présenter la 
bataille au pied de ce capilole qui doit 



riTRF I. 2g 

âit'OXi) rëgner sur l'univers. Tatius 
l'accepte ; et nos Sabins» brûlant de se 
baigner dans le sang de ces perfides , 
(^argent les troupes romaines ayec 
toute la force que la fureur peut ajou- 
ter au courage. Les ennemis sont 
rompus: mais Bomulus les rallie, Bo- 
mulus résiste seul aux Sabins. Il in- 
Yoqae à grands cris Jupiter Stator 3 et 
ce nom sacré et son exemple arrêtent 
ses guerriers mis en fuite. Les Ro- 
mains- chargent à leur tour; la honte 
enflamme leur courage; les^ lances se 
croisent 9 les boucliers se heurtent 9 
l'horreur et le carnage augmentent > 
les combattants pressés ne peuvent 
avancer un pas qu'en marchant sur 
un ennemi'. 

La Tictoire, long-temps incertaine^ 
penche enfin du c6té de la jusliee. 
Notre yaiUant roi Tatius, et son in- 
trépide général Métius, percent une 
seconde fois le centre de l'armée ro- 

3. 



3o îfirMA POMPILI XTS. 

maine. IjQ. terre est jonchëe demorfâ : 
•les Sabips vont être yainqiieurs ; c^en 
est faitj dans. on moment , de Rome 
et de KomuluS) quand l'événement 
le plus imprévu vient nous arracher 
la victoire. 

Les Sabinesy ces mêmes femmes 
que les Romains avoient enlevées pen- 
dant les jeux consuels; les Sabines» 
les cheveux épars , les yeux noyés de 
larmes 9 les bras tendus, poussant des 
cris lamentables, se précipitent au 
milieu des combattants. Les épées, les 
javelots teints de sang, le tumulte, le 
carnage , rien ne les effraie. Arrêtez ! 
s'écrient -elles : arrêtez ! cessez une 
guerre plus impie que la guerre civile* 
Vous combattez pour nous, et chacun 
de vos coups nous rend veuves ou or- 
phelines. Si vous nous aimez, vous 
qui nous donnantes la vie^ n'immolez 
pas nos époux ; et vous , qui nous ayez 
juré une tendresse éternelle 9 épargnez 



LIVRE I. 3l 

ceux qui donnèrent le jour à yos épou- 
ses. Songez que nous portons dans 
notre sein les gages de votre réunion : 
Romains, vos femmes sont sabines; 
Sabins , vos petits-fils seront romains. 
Cessez donc de tous égorger, vous qui 
n'êtes plus deux peuples, vous qui ne 
formez plus qu'une seule famille s ou, 
si la soif du sang vous dévore, com- 
mencez par rompre , par détruire tous 
les liens qui doivent vous réunir : im- 
molez vos filles et vos femmes^ et sur 
leurs corps expirants acheyez de vous 
égorger. 

Ce spectacle, ces paroles, les pleurs, 
les cris des Sahines , chassent la colère 
de tous les cœturs. Les combattants 
s'arrêtent, se regardent, et sont sur^* 
pns de ne plus se haïr. L'épée de> 
meure levée sur celui qu'elle mena- 
çoit; le javelot reste suspendu ; la flè- 
che tombe de l'arc qui se détend sans 
la lancer: Les Sabines se jettent sur 



32 NUMA PaHPILIUS^ 

ces armes f et les enlèvent sans effort 
à leurs pères ^ à leurs époux. Elles 
s'emparent de leurs mains ^ qu'elles 
couyrent de baisers et de larmes ; elles 
layent avec ces pleurs le sang dont ces 
mains sont souillées ^ elles parrien- 
nent à les joindre ensemble ; alors cha- 
que Sabine embrassant à la fois .un 
Romain et un Sabin^ ellesxapprochent 
ainsi les visages des deux ennemis^ et 
les forcent enfin à s'embrasser eux- 
mêmes* 

Dès ce moment ^ plus de guerre , 
plus de vengeance. Les rois se parlent ; 
ils conviennent que les deux peu- 
ples réunis n'en formeront désormais 
qtCuÀ seul ; que Tatius et Romulus , 
assis ensemble sur le même trône , 
partageront le souverain pouv(Mr. On 
jure la p^ix^ on immole des victimes 
à Jupiter^ au Soleil^ à la Tefre : les 
deux armées confondues se laissent 
conduire par les Sabines ^entrent dans 



tivR'ï I. 33 

Borné aîh milieu des a^elaniatlonS;^ et 
paioiâseÂt plus fieres , plus glorieuses^ 
d'avoir ëlë yainoues pu* la tendresse^ 
(pie si eiles avoient triomphé par 14 
fureur. 

Cependant tu croissois sous meîi 
yeux, et tu passois pour mon fils : je 
confinnôis moi-même une erreur qui 
s'accordoit avec mes sentiments com- 
me avec le vœu de ta mère. Dès J'âge 
de quatre ans tu me suivois dans le 
temple, revêtu de la robe d^initiéj tu 
portois dans tes foibles mains le vase 
d'or où l'on met l'encens. Ta dou- 
ceur, tes grâces, enchantoient nos 
prêtres, qui m'envioient tous le bon- 
heur de t'avoir donné le jour. Com- 
bien je l'ai désiré , ce bonheur ! De*- 
puis quinze ans, Kuma, je ne tiehs 
à la vie que poi» te chérir ; et quel 
que soit mon amour pour la vertu , si 
tu me vois la pratiquer avec zèle , c'est 
dans l'espoir, mon cher fils, que les 
dieux t'en récompenseront. 



34 KIT M A P^HPXLIUS. 

4 Je recueillis Henlôlle fruit dev 
soins que j'avois pris de toi* Des ta 
plus tendre enfance , tes qualités s'an- 
poncèrent. Jamais je n'ayoïs besoin 
de t'inspirer un- sentiment honnête : 
lous ëtoient nës dans ton cppur. Les 
principes de la morale se tsouvoient 
•grarés dans ton ame avant que je t'es 
eusse instruit ^ et la raison t'enseignoit 
tout ce que m'ayoit appris l'expérîeji- 
oe. S'il m'arrivoit^ pour t*ëpraurer, 
de te faire une question que j'imagi- 
nois difficile^ ta réponse étoif .toujours 
plus claire j plus précise^ que celleque 
j'ay ois préparée. Souvent, après avoir 
cru te donner une longue leçon de 
morale , tes courtes réflexions m'éclai- 
joient ; en finissant l'entretien y c'étoit 
l«n maître qui s'étoit instruit. Tu 
connus toutes les sciences de nos phi- 
losophes étrusques, et tu me'> disois : 
O mon père, que tout cela est peu de 
chose ! et ce peu laisse encore dés 



LIVRE I» > ■ 3S 

doutes ! La verla seule est certaine ; 
le lirre eo; est arec nous, c'est notre 
coeur : consultons -le à chaque action 
de notre y le, suivons toujours ce qu^il 
nous dit^ nous ne pouvons jamais 
nous égarer. 

Je t'emBrassois ayec transport ^ et 
je n'osois te louer. Je craignoispour 
toi le vice qui dépare toutes les qua- 
lité, qui eommence par les ternir, et 
finit presque toujours par les 'détruire r 
la yaiiité. O mon fils^ prends-y garde 
pendant tout le cours de ta vie ; sou- 
viens-toi Hen que c'est elle qui fait le 
plus de mal aux vertus y puisqu'elle 
1^ empêche d'être aimables* ■ 

Ve te vojois avec complaisance ë- 
ckapper à ce péril. Chaque jour tu 
devenois meilleur, et chaque jour plus 
modeste. Trompe par la voix publi- 
que, snr^tout par mon proprecœur^ 
je me crojois ton père, et je «omptois 
abdiquer en ta faveur la souveraine 



35 NUUA' F.0MPILXU5. 

sacrifioature : tous nos prêtées , tou9 
nos citoyens.^ le prévoyoientftvec joie. 
Depuis trois jours ^ mon fils ^ un ora- 
cle cëlesle m'interdit cette espérance* 
Gérés ^ Gérés elle-même y m'apparoit 
toutes| les nuits ^ et m'ordonne d'une 
Toiz sévère de l'envoyer à Rome et de 
déclarer ta naissance. Vainement^ à 
genoux devant la déesse, j'ai osé lui 
parleïde mes craintes^ et rappellerle 
vœu de ta mère. Je n'ai point accepte 
ce vœu^ m'a répondu la fille de Jupi- 
ter; Numa ne sera point mon prêtre , 
ses destins l'appellent plus haut. Nu- 
ma ix^e servira -toieux sur un trône ^ 
qu'à l'ombre de mes autels : qu'il mar- 
che à Hoinie ; que ta tendresse pour lui 
ne s^oppose plus aux décrets du ciel. 

Voilà 9 mon fils , le sujet de ces lar- 
mes que vous m'avez vu verser per- 
dant lesacrifice. Il faut se soumettre , 
il faut nous séparer^ Numa : Gérés 
Tordosne^ nous devons obéir. 



£ I y A E I. 37 

Le tendre Nuina y sans rendre à 
Tullus , le regarde en pleurant 9 leye 
les yeux au ciel , et paroit hésiter en- 
tre son père et les dieux : mais le veil- 
lard Tencourage; IVumase décide à 
partir. Il prend la main de Tullus , 
gu'il serre doucement dans les sien- 
nes : O mon père I lui dit-il , vous m'a- 
yez promis de me faire descendre au 
tombeau de Fompilius , de me lais- 
ser kaiser ayec respect l'urne qui con- 
tient les cendres de ma mère. Suis- 
moi 9 lui répond le grand-pré Ire ; dès 
ce moment je veux t'y conduire. 

Alors ils marchent vers le temple. 
Derrière l'autel de la déesse étoit une 
porte d'airain dont Tullus seul a voit 
la clef; il l'ouvre, il descend quelques 
degrés : Numa le suit en soupirant. 
Jla arrivent dans un souterrain éclairé 
par une seule lampe. Là sur un tom- 
beau de marbre noir, d'une sculpture 
simple et sans ioscri'ptioh j on voyoit 
I. ' 4 



38 VUHAfOUPILIUS. 

une urne d'argent couverte d'un voile 
funèbre. A côte de l'urne étoient uu 
billet,une épée et des cheveux blonds • 
Kuma s'ëtoit mis à genoux en entrant 
dans le souterrain. Tullus soulevé 
doucement l'urne ; et la présentant au 
jeune homme : Mon fils y lui dit-il à 
voix basse y baisez ces restes sacrés ; 
touchez cette urne 9 qui renferme les 
cendres de la meilleure des mères et 
du plus tendre des époux. Ils ont les 
yeux sur vous dans cet instant, ils vous 
contemplent des champs éljsées , et 
préfèrent à tous les plaisirs immortels 
quiles environnent) le spectacle de la 
piété de leur fils. 

Numa ténoit dans ses bras l'urne 
qu'il baignoit de ses larmes. Il l'ap- 
prochoit de son cœur, et il lui sembloit 
que ces cendres si chères se rani* 
moient. Oh ! qu'il eut de peine à les 
rendre au pontife ! et comme ses 
mains suivoient l'urne , quand l'urne 
s^ éloigna de lui ! 



I. I V R E I. 39 

Tullùs la remet sous le voile. Alors 
prenant 'l'épëe , le billet et les che- 
veux : Voici, dit-il à Numa , le glaive 
qui défendit votre mère et la patrie 9 
qui jamais ne fut tiré parla colère^ et 
n'immola que les ennemis de l'état. 
Je vous le remets , mon £ls : faites-en 
le même usage. Que la puissante Gè- 
res 9 à qui je l'avois consacré 9 fasse 
tomber sous ce fer tous ceux qui me- 
naceront Vos jours ! Ce billet fut tracé 
par votre mère , à l'instant de son tré- 
pas : il est adressé au roi Tatius y et 
vous sera nécessaire pour occuper à 
sa cour le rang dû à votre naissance* 
Ces cheveux blonds^ai-je besoin de 
vous dir& que ce sont ceux de votre 
mère ? elle vint les offrira Cérèsle 
jour où elle obtint un fils* Numa^por^ 
tez-les toujours avec vous : les cœurs 
sensibles ont besoin de ces gages d'a- 
mqur et de piété. 

Apres ces paroles ^ ils sortent du 



40 NUMÀ POMPILirs. 

30U terrain. Numa retourne à la mai- 
son du grand-prétre^où il prépare tout 
pour son départ. Il quitte la robe tde 
lin^ prend- la toge 9 et paroit'plus beau 
shus ce vêtement. Le pontife le re- 
garde y et soupire : ce nouvel babit 
semble lui annoncer des dangers. Il 
éloigne cette idée , pour s'occuper de 
pourvoir à ce que rien ne manque à 
soniilj. Sa tendre prévoyance ie fait 
penser à des besoiiis qu'il n'aura-pos : 
il se dépouille pour l'enrichir ; et> 
dans la crainte d'un refus , il va ca-< 
cher, parmi les habits de Numa , le 
peu d'or qu'il a épargné. Loin de lui , 
j e n'ai besoin de rien^ disoit-il : quand 
il sera loin de moi^ tout lui deviendra 
nécessaire. 

Cependant l'instant omel appro.* 
che) le char qui doit conduire Numa 
est préparé. Tullus monte dans ce 
char avec son fils ^ il vcutl'accompa<« 
gner jusques ieiu-delà du bois sacré 3 



t. I V R E I. 41 

c'est alors que sa tendresse lui douno 
ces derniers conseils : 

Pardonne-moi^ mon ckerfils, par- 
donne-moi de tremUer , ente yo jant > 
si jeune encore, abandonner nos pai- 
sibles campagnes et l'asjle où ton in- 
nocence n'eût jamais couru de përil y 
pour aller habiter une ville redoutable 
même à l'homme le plus sage. Te 
Toilà sans expérience , sans guide 9 
sans' conseil , sans ami ; car à ton âge 
on n'a point d'ami, on croit en avoir» 
et c'est un danger de plus : te voilà 
jette au milieu de deux peuples qm,, 
''réunis par politique , sont divises par 
caractère , et se régardent toujours 
comme deux nations distinctes. La 
haine n'est point éteinte entre les Ro- 
mains et les Sabîns ; elle ne l'est point 
entre leurs monarques encore plus 
opposés que leurs peuples. Talius , le 
meilleur des rois, ton parent, ton sou- 
veçain , Tatius , qui fut notre idole 

4- 



4^ NUMAPOMTILIUS. 

tant qu'il régna parmi nous ^ bon ^ 
sensible^ ami de la paix y possède des 
vertus plus utiles qfie brillantes , il 
rend la justice^etil fait du bien : voilà 
sa vie. Bomulus ^ au contraire , (pii , 
pour acquérir des sujets'^ ouvrit un 
asjle au brigands , Romulus a con- 
servé les mœurs féroces du premier 
peuple qu'il commanda : passionné 
pour la guerre ^ dévoré d'ambition > 
tourmenté de la soif des conquêtes , 
il attaque et soumet tour- à- tour tou- 
tes les nations voisines de Home ; il 
n''èstime^ il ne chérit que ses soldats, 
ne sait que vaincre y et ne connoitpas 
d'autre grandeur. 

Hélas ! par une fatalité déplorable, 
un conquérant est plus admiré qu'un 
bon roi ; la véritable vertu éblouit 
moins que la fausse gloire. Tu ne les 
confondras point ^ Numa ; tu sehtiras 
combien Tatius est au-dessus de son 
collègue ^ tu u'abandonAeras pas le 



t I V R E I. 43 

plus Juste des rois ^ le parent, Fami 
de ton père , le vengeur de Fompîlia, 
pour suivre un conquërant farouche y 
encore teint du sang de son frère , et 
dont Tafireuse trahison causa lamine 
de ton pays et le trépas d^ ceux à c[ui 
tu dois le jour. 

Mais la cour même de Tatiusestun 
séjour dangereux pour toi. Tu seras 
dans Home , dont les heUiqueux ci- 
toyens pardonnent tout à la jeunesse^ 
hors le manque de courage : et le cou- 
rage des combats n'est plus que féro- 
cité, quand il n'est pas joint à d'au- 
tres vertus. Tu seras valeureux , sans 
doute; le fils de Pompilius pourroit*il 
ne l'élre^as ? Mais tes mœurs , ces 
moeurs si pures^qui t'ont mérité la pro- 
tection de la déesse , les conserveras- 
tu, Numa? Crois-moi, je n'ai pas d'in- 
térêt à'te défendre le plaisir,je ne veux 
pas te parler le langage austère de mon 
âge , te peindre la volupté sous des 



44 NUM A POMPILItrS. 

couleurs fausses 6t effrayantes ; non f 
mon SJs : la yoluptë a des charmes y 
la nature nous entraîne vers elle ; il 
faut combattre sans cesse pour lui ré- 
sister, et plus notre cœur est sensible y 
hélas ! plus il est, foible. Mais tu n'au- 
ras pas plutôt cédé 9 que le remords 
s'emparera de ton ame ; tu perdras 
cette doupe paix y cette estime , ce 
respect pour toi-mêxne, qui font le 
charme de la vie ; ton cœur humilié , 
flétri , n'aura plus la même énergie ^ 
le même amour pour le bien ; tu souf- 
friras en£nleplus grand dessupplices» 
celui de connoitre la vertu, et d'avoir 
pu Tabandonncr. 

Je n'ai jamais yu la cour, ^ ne puis 
te donner d'avis sur la manière de s'y 
conduire : mais je connoisles devoirs 
d'un homme ; et il faut être homme 
par-tout. Rends aux places éminentes 
le reçpect qu'on est convenu de leur 
accorder : rends à la vertu ^ dans tous 



I. I T li E I. 45 

les états 5 le culte que la yertu mérite. 
Puis les méchants , sans paroitre les 
craindre : sois réservé , même avec les 
bons. Ne profane pas l'amitié , en 
prodiguant le nom d'ami. Fese tes 
paroles ; et réfléchis ayant d'agir. Sois 
toujours en garde contre ton premier 
mouvement, excepté lorsqu'il te por- 
te à secourir un malheureux. Hes- 
pecte les vieillards et les femmes s 
plains les fbibles; et sois le soutien de 
tous les infortunés. 

Si la déesse , comme je l'espère 9 te 
comble de prospérités , tu m'en ins- 
truiras: ces nouvelles prolongeront 
ma vie. Si le ciel vouloit t'éprouver 
par des malheurs^ reviens me trou- 
ver, 

3En parlant ainsi , ils étoicnt arri-^ 
vés à la sctftie du bois sacré : c'étoitlà 
que Tullus de voit se séparer de Numa. 
Le char s'arrête : les yeux du jeun© 
hojmae se remplissent de larmes. Pu 



46 NTJMA POMPI LIUS. 

courage ! lui dit le vieillard ; du con- 
rage ! Numa y nous nous reverrons , 
nous nous reyerrons bientôt : le tra* 
jet d'ici à Kon^e est court ; tu revien- 
dras au temple:nioi-mênie.« . Ah! mon 
père ! s'écria Numa fondant en lar-^ 
mes^ sans doute je vous reverrai : mais 
je ne vivrai plus avec vous ; mais je 
ne vous verrai plus à tous les instants 
de ma vie. hes longues matinées s'é^ 
couleront sans que mon père m'ait 
embrassé ; le jour finira sans que Nu- 
ma vous ait entendu* De quel bon- 
heur je jouissois auprès de vous ! je 
ne l'ai pas assez senti , je n'en ai pas 
assez remercié les dieux ! C'est à pré* 
sent... 

Allons, mon fils ^ interrompit Tul-» 
lus d'ane voix qu'il vouloit rendre sé- 
vère ^ obéissons à Cérès, et ne mu)r- 
murons pas contre elle. £h quoi ! je 
suis le plus vieux ^ je suis le plus.foi-* 
ble^ et c'est moi qui vous encourage ! 



L I V K E I. 4^ 

Crois-tu que je ne souffre pas autant 
que toi ? Penses - tu que mon triste 
cœur... ? 

A ces mots , sa voix s'éteint , sa 
force l'abandonne^ il tombe dans les 
bras de Numa,etl'arrose de ses pleurs. 
Mais reprenant sa gravité : Adieu , 
mon £ls , lui dit-il ^ vous reviendrez 
me voir dans peu de temps y ou j'irai 
moi-même vous chercher à Home. 
Adieu , n'oubliez pas Tullus. £n di- 
sant ces paroles , il s'éloigne , et reii- 
tre à pas précipilés dans la forêt. 

Numa, désolé , restç les bras ten- 
dus^ lui crie trois fois , adieu ! le suit 
de l'œil plus long-temps qu'il ne peut 
le voir ; et laissant flotter les rênes de 
ses coursiers ^ il prend le chemin de 
Borne. 

riN DU LIVRE PREMIER. 



SOMMAIRE- 
DU LIVRE SECOND. 

NUMA , parti pour Rome, a^anête ef 
«Vndott dans un bois ; il a un songe mysté- 
rieux. Il cntînue sa route. Description <îe la 
campagne de Rome , et de eette ville guerrière. 
Accueil que Tait Tatîu,s à Numa. Caraeterea de 
ce iion toi , de sa fille Tatia , do Romulas , 
et d'Hersilie , fille de Romulus. Numa ren- 
contre Hersilie ; il «^enflamme pour elle. 
Premiers eOets de sa passion. Retour et 
triomphe de Romulas. 



il! I 



,1 



LIVRE SECOND. 

NuMA s'ëloignoit à regret du lieu 
quil'avoit vu naîtjce^ mille pensëes 
douloureuses Fagîtoient. «Tabandon- 
ne mon père , disoit-il^dansFâge où 
il avoit besoin de ma tendresse : je 
renonce à des devoirs , à des loisirs 
doux à mon cœur : je quitte les com- 
pagnons^ les amis ^e mon enfance y 
pour aller habiter un pays où per- 
sonne nemi'aimera. Ah ! je sens bien 
que je n*y pourfai vivre ; je languirai 
comme un jeune olivier transplanté 
dans un terrein qui ne lui convient 
pas : le soleil et la rosée lui sont inu- 
tiles y ses feuilles flétries tombent le 
long de ses branches , ses racines ne 
prennent plus de nourriture; il a com- 
mencé de mourir en quittant la terre 
qu'il aimoit. 
Le jeune voyageur , accablé de ces 
I. 6 



.1 



* 



5o 'WUMAPOMPÎLITTS. 

idëes^n'avoit encore fait que deux 
milles lorsqu'il entra dans un bois 
dont la fraîcheur invitoit au repos. 
Attire par le murmure d'un ruisseau 
qui serpentoit sous l'ombrage ^ il ar<» 
rête ses coursiers , les abandonne à 
deux esclaves , et remontant jusqu'à 
la source du ruisseau, il arrive aune 
fontaine consacrée à Pan. Il fléchit 
un genou devant la statue de cedieu^ 
lui demande la permission de se dés* 
altérer dans sa fontaine : après avoir 
rafraîchi ses lèvres brûlantes , il s'as- 
sied sur le gazon, et s'endort au bord 
de l'eau. 

Pendant son solnmeil, il eut un 
songe. Il lui sembla voir un char at- 
telé de deux dragons , qui voloit vers 
lui du haut de la nue. Dans ce char 
étoit la déesse Cérès , couronnée d'é- 
pis, portant une gerbe et une faucille. 
Elle vient sa placer sur la tête de 
Numa ; et le regardant avec des. yeux 
pleins de bonté : 



X.XY111: IL 5ï 

Fils de Fompilia^ lui dit-elle > j'ai- 
xnai ta mère 9 et je veille sur toi. Quel 
que soit le yœu que tu yas former ^ 
j*ai résolu de l'accomplir : parle, dis- 
moi ce que tu desires le plus;tùl'ob- 
tiendras à l'instant même. Ah! s'écria 
NvansL sans hésiter , que Tullus soit 
rajeuni , qu'il recommence une nou- 
yelle vie, et que jamais.. .^ Ta deman- 
de^ interrompt la déesse^ est au-dessus 
de mon pouvoir. Jupiter , Jupiter lui- 
même > ne peut prolonger d'un ins- 
tant les jours d'un simple miortel. hm 
«ruelles parques ne lui sont point f 
soumises : elles ont 'tranché le fil d« 
Persée , d'Hercule , des enlants les 
plus chérie du m^tre des dieux,quand 
le Destin, plus fort que laou père , a 
voulu quHls cessassent de vivre. For* 
me des vœux pour toi -même : en de« 
mandant ton bonheur > c'est deman-» 
der celui de Tullus. 
£h bien 1 favorable déesse ^ rendez^ 



52 NUMA l'OMPILIVS. 

moi digne de lui 3 faites germer dans 
mon cœur les leçons de ce Ténërable 
vieillard; donnez moi la sagesse ; Tul- 
lus dit que c'est le bonheur. 

«Tavois préru ta demande , répond 
Cérës^et faipriéma sœur Minerve 
de te combler de ses dons. Ne t'at* 
tends pas cependant à devenir son fa- 
vori , comme le fut le fils d^Ulysse. 
Non , mon cher Numa ^ aucun mor- 
tel ne doit se flatter d'approcher du 
divin Tëlémaque. C'est le chef*d'œu- 
^e de Minerve ; elle«lnême ifL^oseroit 
9 tenter d'ëgaler son propre ouvrage» 
Mais heureux encore celui qui mar- 
chera d« loin sur ses traces ! heureux 
le jeune hétos sur qui la déesse lais-* 
sera tomber quelques regards , et qu£ 
occupera le second rang , quoique si 
éloigné de son modèle ! 

A ces mots 9 Numa se croit trans- 
porté dans le temple de Minerve. Il 
veut pénétrer jus^'à la dée^e y mais 



LIVRE H, 53 

un nuage d^or lui ferme le sanctuai- 
re , et lui dérobe la vue de la divini- 
té. C'est en vain qu'il fait des efforts 
pour percer ce nuage ; c'est en vain 
cpi'il implore le secours de Céthst 
Cérès rejette ses prières , et lui fait 
signe d'écouter. Alors- Minerve parle 
du milieu de la nue; Numa tombe . 
à genoux, le visage prosterné sur la 
terre : il croit entendre la Sagesse y ' 
qui IHnstruit de tous ses devoirs ; il 
éprouve à la fois un saint respect et 
la douce persiiksion. Mais quand il 
relevé les yeux, pour rendre grâces à « 
la.déesse , le temple , le nuage ont dis- 
paru. Numa se trouve au milieu d'un 
bois, il ne voit plus qu'un berceau de 
verdure sous lequel une jeune nymi- 
phe , vêtue de blanc , assise sur le ga-- 
zon,lisoit attentivement. La paix, la 
candeur , reposoient sur son visage ; la 
modestie, la douceur, la majesté, l'en- 
TJronnoient : telle ou représcnteroit 



5. 



5% N U M A P O M P I L I U S. 

Astrée méditant le bonheur des liu- ^ 
maÎDS. Kuma $ qui se sent attiré vers 
cette njmphe par un charme irrésis- 
tible, demande à Cérès quel est cet oh* 
jet sibeau : Ci§rës lui nomme Égérie ; 
et tout disparoit à ce nom. 

La surprise, l'émotion , que ressen- 
tit J^uma^le réyeillerent. !&icoretout 
agité d\i songe mystérieux , il a peine 
à retrouver ses sens: il regarde autour 
de lui ; il ne voit que la fontaine de 
Fan , les arbres , le gazon , le ruisseau 
au bord duquel il s'est endormi. Ne 
f doutant pas cependant que le songe 
qu'il a fait ne lui ait été envoyé par 
Jupiter ^il adresse sea vœux au msù* 
tre du tonnerre , promet un sacriiîce 
à Minerve, à Cérès , sort du bois , et 
remonte sur son char. 

H marche j il traverse le pays des 
Fidénales, et arrive bientôt sur le ter- 
ritoire de Rome. Il le distingue aisé- 
ment de celui de ses voisins : les cam- 



I.ITRE II. . 55 

pagnes y sont désertes ; les teires in- 
cnlies n'jr produisent que de Tivraie ; 
les troupeaux foibles, dispersés, jtrou» 
vent à peine leur nourriture : point 
de moissonneurs qui recueillent les 
présents de Cérès ; point de glaneuses 
qui suivent en chantant la famille du 
laboureur; point de berger qui, sur le 
penchant d'un coteau , tranquille ^r 
ses brebis que son chien fidèle enipê« 
che de s'écarter^ chante sur sa flûte 
la beauté d'Amaryllis^ ou les douceurs 
de la vie champêtre. Tout est triste , 
mdme^ silencieuz.Les villages dépeu^ 
plés n'offent que des femmes et des 
vieillards. Celle-ci pleure son époux, 
celle-là son frère ^ tués dans les oom* 
bats. Ici , c'est un père accablé parles 
années qui va mourir sans consola- 
tion et sans secours : il n'a plus d'en- 
fants ; le dernier vient de lui être en- 
levé pour servir dans l'armée de Ro- 
mulus. Ce vieillard au désespoir jette 



56 NUMA POMPILIUS. 

des cris plaintifs, se meurtrit le vi- 
sage , arracHe ses cheveux blancs y et 
maudit les armes de son roi- Là , c'est 
une mère qui fuit avec le seul 61s qui 
lui reste ; elle est sûre qu'on viendroit 
l'arracher de ses bras : elle aime mieux 
quitter son pays, sa maison, le champ 
quilanourrissoit, pour aller mendier 
du pain chez un peuple qui lui lais- 
sera du moins son fils. Par-tout la 
tristesse, la pauvreté, la désolation ^ 
• étalent leur affreuse image ; et les s^-- 
\çU deRomulus, depuis que leur maî- 
tre connoit la gloire, ne connoissent 
plus ni le repos ni le bonheur. 

Odiûux immortels, s'écrioit Ku- 
ma , voilà donc ce peuple si fier , si 
envié de ^^^ voisins , et que s^s vic- 
toires rendent déjà si célèbre, si re- 
doutable \ le voilà malheureux y pau- 
vre y ce^t fois plus à plaindre que tous 
ceux qu'il a vaincus ! Tel est donc 1^ 
prix de la gloire î ou pluiôt , telle est 



1. 1 Y R E I I. 57 

la justice céleste ; les dieux ont youlu 

que les conquérants souffrissent eux* 

mêmes des maux qu'ils font , et qu'ils 

achetassent de leur infortune celle 

dont ils accablent leurs voisins. 

Numa comparoit alors en lui-mé* 
xne le bonheur dont jouissoient les 
paisibles Sabins, l'abondance, la gaie- 
té, qui régnoient dans leurs campa* 
gnes , avec le spectacle qui frappoit 
ses yeuXé II se rappelloit tout ce que 
Tullus lui ayoit dit de la guerre ^ il 
adressoit des vœux aux immortelis 
pour qu'ils fissent naître des rois pa- 
• ciâques ^ quand tout-à-coup l'aspect 
de Borne vie^^t frapper et étonner ses 
regards. Ce mont Palatin^ l'ancien 
asjrle des pâtres et des troupeaux, 
maintenant bordé de murailles , hé- 
rissé de tours menaçantes ; ces fossés 
larges et profonds qui en défendent 
l'approche ; ces remparts inaccessi*^ 
blea 5 et ce fameux capitole qui do<4 



i 



58 NUMAPOMPiLnrs. 

mine toute la yille ^ sur le haut du^* 
quel on distingue le temple de Jupi- 
ter y tout en impose à iTf uma : il re* 
garde , admire , et s'ayance. 

Les portes sont occupées par une 
foule déjeunes guerriers,couyert8d'ar« 
mes étincelantcS) appuyés sur leurs 
lances > la tête haute , et rejettant en 
arrière le panache qui ombrage leurs 
casques.Ils semblent déjà sayoirqu^ils 
doiyent soumettre le monde ; et leur 
air belb'queuz glace d'eifoi ceux mê« 
me qu'ils ne menacent pas. Numa 
pénètre dans la yille : par<-tout il yoit 
l'image de la guerre ; par -tout il en- • 
tend le bruit des armes^Ici , c'est une 
garde qu'on releye ; là 9 de jeunes sol" 
dats qu'on exerce : plus loin f l'on ac- 
coutume des coursiers au son aigu 
de la trompette. Les métaux coulent 
dans les fournaises ; les boucliers , les 
cuirasses, résonnent sur l'enclume; 
l'airain gémit sous les marteaux. Il 



LITRE II. 59 

semble que tous les feux de TEtna 
soient allumés dans Borne, et que les 
C jclopes y travaillent à forger des 
cJiaines pour l'univers* 

Numa 9 peu accoutumé à ce bruit , 
éprouve une surprise mêlée d'effroi* 
Il est impatient de voir Tatius; il de- 
mande son palais : on le lui indique , 
il éloit dans le quartier de la ville le 
moins bruyant. Le bon Tatius éloi- 
gnoit de lui les soldats : il vouloit être 
aimé, et non gardé ; en tout temps 011 
pouToit arriver jusqu'à lui , et l'on 
trouvoità sa porte plus de pauvres 
que de courtisans. 

Numa est admis devant le bon roi^ 
il prononce le nom de Tullus , et 
présente le billet de la malheureuse 
Pompilia. A peine Tatius l'a-t-il lu , 
que , jettant un cri de joie, il se pré- 
cipite au cou du jeune homme. O 
jour heureux pour moi ! s'éciie-t-il ; 
que ne dois-je pas au pontife qui me 



i 



60 NtrMA POMPItltrs. 

rend le fils de mon plus tendre ami ! 
Oui, je reconnois bien les traits du 
brave Pompilius; y oiU ses jeuz^voilà 
son air doux et caressant. Tu m'ai' 
meras comme il m'aimoit ; jefespe- 
re y j'en suis certain. Ma vieillesse est 
réjouie de ta vue ; je me plaignois aux 
dieux de n'avoir qu'une fille^ les dieux 
m'envoient un fils. 
. £n disant ces paroles , il embrasse 
de nouveau Numa 9 et fait appeller 
Tatia , sa fille ; Tatia , moins remar- 
quable par sa beauté , que par sa dou- 
teur^ par sa modestie, par sa tendresse 
pour son père. Elle vient; Talius lui 
présente Numa: Voilà ton frère, dit-il; 
voilà celui que tu dois aimer comme 
le soutien et l'appui de ma vieillesse ; 
voilà le fils de Pompilius dont je t'ai 
si souvent parlé. O jours de mon bon- 
heur ! avec quelle rapidité vous vous 
êtes écoulés ! Numa , tu me le rap- 
pelles p ce temps où , tranquille dans 



) 



rivAE II. 6i 

la Sabinie , roi chén d'un peuple que 
j'adoroîs, père , ëpouz, ami heureux, 
je voyois couler les années entre la 
mère de Talia , Pompilius et le, sage 
pontife. Ma famille , j'appellois ainsi 
mes sujets y n'ëtoit point assez nom- 
breuse pour <jue je ne pusse pas veil- 
ler moi-même sur chrâcun de jp.es en- 
fants. Je les connoissois tous ^ j'allois 
souvent les visiter ; et quand , avec 
Pompilius ^j'a vois parcouru mon pe- 
tit état, je remerciois Jupiter d'avoir 
borné mon royaume, et de ne m'a- 
Toir pas donné plus de sujets que ]e 
nepouvois faire d'heureux. Aujour- 
d'hui , quel changement ! exilé loin 
de ma patrie , enchaîné sur un trône 
étranger, je gémis tous les jours.... 
Mai^e te vois ; je ne dois plus me 
plaindre. Tu resteras avec moi, Nu- 
ma ; tu me rendras tout ce (Jue j'ai 
perdu ; et peut-être que les plus doux 
nœuds, en t'assurant ma couronne, 
I. 6 



62 NUMAPOMÎILIUS. 

assureront ma félicité. J'aurai, j'aurai 
le temps de t'explique! mes projets ; 
je ne yeux songer dans ce moment 
qu'à jouir de ta présence. 

Ainsi parie le bon roi ; sa joie rend 
plus vif encore le plaisir qu'il trou» 
ye naturellement à déployer dans de 
longs discours son ame franche et 
sensible* 

Sa fille^qui a compris ses derniers 
mots , baisse les yeux , et les relevé 
bientôt sur Numa. Frappée de sa 
beauté, elle observe avec complaisan* 
ce la douceur peinte dans ses traits , 
sa timidité , son air caressant , et cette 
grâce si touchante que donne toujours 
la candeur. C'étoit la première fois 
que Tatia regardoit un jeune hom- 
me ; elle s'en apperçoit *rougit , et re- 
porte ses yeux sur son père, 

Nuifta, occupé du bon roi y baisoit 
sesmains^en lui promettantune aveu- 
gle obéissance. Ne parle point d'obéir^ 



LITRE II. 63 

lai dit Tatius: j'ai été roi toute ma 
vie; je n'ai jamais été sensible au plai- 
sir de commander. J'ai senti de bonne 
heure qu'il falloit renoncera être ai- 
mé , si l'on vouloit être craint ; et j'ai 
préféré les amis aux esclaves. Romu« 
ius m'a aidé dans mes projets ; nous 
avons^ partagé la souveraine puissan- 
ce. Bomulus a gardé pour lui le com- 
mandement de l'armée^ la disposition 
des tributs^ et la punition des cri- 
mes : moi^ plus heureux , je suis char- 
gé de rendre la justice , de diminuer 
les impôts , de récompenser les bon- 
nes actions , enfin , mon ami ,de tout 
ce qui rapproche les rois des immor- 
tels. Je crains toujours que mon col- 
lègue n'ouvre les yeux sur l'inégalité 
de ce partage^ et qu'il ne voie à la fin 
que tout le bien me regarde, tandis 
qu'il est chargé de tout le mal. Mais^ 
graoe au ciel , jusqu'à présent Homu- 
lus ne. s'en est point apperçu \ et^ dans 



64 NXTMAFOMPILIUS. 

son ayeuglement ^ il a l'air aussi con* 
tent que moi. 

Je te présenterai à ce prince^ dès 
qu'il sera revenu d'une expédition où 
il est engagé contre les Antemnates. 
Il les vaincra , je n'en doute point ; 
car jamais guerrier ne posséda y com- 
me Romulus , le courage d'un soldat 
avec les talents d'un capitaine. Sa 
taille majestueuse , son air audacieux 
et menaçant, sa force plus qu'humai- 
ne, et cette valeur indomptable qui lui 
fait tout hasarder , ne .sont rien au- 
près de son activité. Dans une mar- 
che, dans un siège , dans une bataille, 
il voit tout , il est par-tout : il dispose^ 
ordonne^ attaqup et défend à la fois. 
Sa tête et son bras n'ont pas un mo* 
ment d'inaction; l'un exécute tou- 
jours ce que l'autre a déterminé. 

Sa fille unique^ Hersilie^ l'accom-* 
pagne dans ses expéditions. Jamais 
beauté n'égala celle d'Hersilie. Tous 



LIVRE II. 65 

les rois du Latium ont brûle pour elle, 
tous sont venus mettre leurs diadè- 
mes à, ses pieds : mais la fiere prin- 
cesse les a dédaignés. Accoutumée 
aux armes dès l'enfance^ digne fille 
de Romulus^ elle s'est vouée aux exer- 
cices de Fallas. Le casque en tête, la 
lance à la main ^ elle suit son père 
dans les combats ; sa main délicate 
sait guider un puissant coinrsier qui 
blaucbit le frein de son écume, et 
s'étonne d'obéir à un maître dont le 
poids lui semble si léger. Désarmée^ 
elle est encore plus redoutable: ces 
mêmes mains y qui savent se servir 
d'une épée y savent aussi bien tenir 
une lyre; et , mêlant des accords mé- 
lodieux aux sons touchants de sa yoix^ 
elle chante les exploita de son père y 
après avoir partagé ses périls. 

Tels sont Komulus et sa fille. Je 
ne t'ai point aiToibli leurs brillantes 
qualités. Que nepuis-je ajouter eji- 

6. 



66 NUMAPpMPILIUS. 

core un long éloge de leurs vertus f 
Biais les conquérants les méprisent > 
et Bomûlus ne sait estimer que la va- 
leur. Sa fille y élevée par lui dans le 
tumulte des camps , sa fille n'a pu se 
défendre d'un peu de rudesse. Elle a 
l'orgueil de Junon , comme elle en a 
la' beauté ; et en acquérant le courage 
et la force de notre sexe ^ elle semble 
avoir perdu de la douceur , de la bon- 
té y qui sont le partage du sien. 

A présent que tu connois Romu- 
lus etHersilie , tu seras le maître de 
te fixer auprès d'«ux ou auprès de 
nous y dans leur camp ou dans mon 
palais. Je veux être ton ami 9 ton père, 
si tu me^permets ce doux' 90m; mais 
tu seras, toujours ton maître: pourvu 
que tu m'aimes^ et que tu sois heu-> 
reux, Talius sera content. 

Kuma renouvelle au bon roi l'as- 
surance de sa tendresse. Son cboiz 
est fait^ son parti pris irrévocable- 



LITRE II. &J 

ment : il ne veut jamais quitter l'ami 
de son père , le roi de sa nation, celui 
que Tullus lui a donne pour modeler 
Il lui répète cent fois que rien ne le 
fera changer^qu'il verra d'un œil d'in* 
différence et les appas d'Hersilie et la 
gloire de Romulus : il le jure par tous 
les dieux. La modeste Tatia entend 
avec joie ces sermen ls« ' 

Après quelques jours donnés à la 
tendresse de Tatius, Numa^ qui n'a 
pas oublié le songe qu'il a fait y ap- 
prend que le temple de Minerve est 
au milieu d'un bois sacré , appelle le 
bois d'Egérie. Surpris de cette con- 
formité avec ce qu'il a vu pendant son 
sommeil^ il court à ce bois peu dis- 
tant de Rome ; son cœur palpite en 
marchant sous les voûtes sombres de 
verdure. Un silence religieux y règne, 
le zéphyr agite à peine ces hêtres touf- 
fus, ces antiques peupliers qui élèvent 
leur têtes dans les nues 5 et l'on n'en* 



6B NirMAPOUPii.ius. 

tend qne le murmure lointain de leurs 
rameaux pressés mollement l'un con- 
tre l'auâre. 

Numa s'avance yers le temple où 
il doit porter ses yœux. Son esprit in- 
quiet lui rappelle la n jmphe : il n'ose 
espërer de la reIrouTer; cependantses 
yeux la cherchent^ quand, sous un 
berceau de verdure^ semblable à celui 
qu'il a vu en songe ^ Numa découvre 
une guerrière , couchée sur le gazon , 
et profondément endormie. Sa tête 
désarmée a voit pour appui son bou- 
clier , son casque étoit auprès d'elle ; 
de longues boucles de cheveux noirs 
retomboient sur sa cuirasse ; et ren- 
doîent plus éblouissante, sa beauté 
majestueuse. Deux javelots repo~ 
soient sous sa main ; une riche épée 
pendoit à son côté; sa robe, retroussée 
jusqu'au genou , laissoit voir son co- 
thurne de pourpre , attaché avec une 



LIVRE II. 6g ' 

agraffa d'or. Ainsi la soeur d'ApoUon, 
après avoir Tuidé son canpioisdansla 
forêt d'£rymanthe,vient se reposersur 
Je sommet du Mënale; les nymphes, 
les dryades , veillent autour d'elle ; le 
zéphyr craint d'agiter les feuilles; et 
le visage de la déesse conserve^même 
pendant son sommeil y cet air sévère 
et belliqueux qui , loin d'altérer sa 
beauté, semble en relever l'éclat. 

Telle et plus belle encore étoit la 
guerrière. Numa la prend pour Pal- 
las : il tombe à genoux devant elle , 
veut prononcer des vœux, et ne peut 
retrouver l'usage de la parole. Sa lan- 
gue est attachée à son palais; sa bou- 
che reste à demi ouverte; ses bras de- 
meurent étendus vers celle qu'il con- 
templé ; ses yeux fixes et éblouis la 
regardent sans mouvement. 

D^ns cet instant , la guerrière se 
réveille, elle apperçoit ^uma:aussitôt 



7© NTTMA POMPILÎXTS. 

elle est debout. Déjà son casq[ue ter-* 
rible couvre sa tête, déjà elle agite ses 
javelots ; et sa voix haute et mena- 
çante fait entendre ces paroles : Qui 
^e tu sois, jeune téméraire , qui viens 
troubler mon sommeil , rends grâces 
au destin qui t'offre à moi désarmé. 
Si tu pouvois te défendre ^ ce bras pu* 
niroit Ion audace. 

O déesse , lui répond Numa , ap« 
paisez votre courroux ; j'allois dans 
votre temple vous offrir mon cœur et 
mes vœux : je vous ai vue, mes genoux 
tremblants se sont dérobés sous moi. 
La présence d'une divinité terrasse 
un malheureux mortel ; et si c'est un 
crime de contempler une déesse, son- 
gez que mes yeux éblouis n'ont pu 
soutenir votre vue. 

Ces paroles firent évanouir la co' 
1ère de l'amazone. Elle baisse la poin* 
te de ses javelots et regarde Kumaea 



LIVRE IL 71 

souriant: Hassurez-vous^ lui dit-elle , 
je ne suis point une divinité. Le grand 
Romulus est mon père ; je vais an- 
noncer à Borne la victoire qu'il vient 
de remporter. Continuez votre che- 
min vers le temple : allez, jeune hom- 
me^ allez demander pardon à JV^er- 
re d'avoir cru la voir en me voyant. 
A ces mots ^ elle frappe sur sou 
bouclier : ce bruit fait venir sa suite. 
On lui amené son superbe coursier ; 
elle s'élance sur son dos^ lui fait sen- 
tir l'aiguilloq ^ et fuit plus vite que le 
vent. 

Kuma demeure immobile , inter- 
dit, frappé d'une surprise , d'une ad« 
mîration qu'il n'a jamais éprouvée. 
Ses regards suiventHersilie aussi long- 
temps qu'ils peuvent la distinguer; 
elle a disparu , qu'ils la suivent enco- 
re. Mille pensées confuses remplis- 
sent son ame ^ tontes ses idées se pré- 



72 NUMA POMPILIUS . 

sentent à la fois à son esprit. Il citer- 
che à sortir de ce trouble ; plus il fait 
d'efiForts, plus son trouble augmente. 
Ses yeux reviennent sur cette place 
qu'Hersiliea occupée ; ils ne peuvent 
s'en détourner : Numa croit l'y voir 
encoi^ ; il croit encore l'entendre. 
Chaque mot qu'elle a dit retentit à 
son oreiUe; chaque geste qu'elle a fait 
lui est retracé par son imagination. 
Cet air grand et majestueux, cette 
taiUe si haute et si noble , et ces longs 
cheveux noirs ^ et ces traits si fiers et 
si beaux ^ tout est présent à Numa. 
Lbur image plusbelle encore s'est gra- 
vée au fond de son cœur, elle se ré- 
iléchit dans tout ce qu'il voit. 

Ah ! le voilà expliqué , s'écrie-t-il, 
ce songe qui m'a voit tant frappé ! Je 
suis dans le bois d'Égérie ! voilà le ber- 
ceau que j'ai vu ; et cette beauté cé- 
leste 9 dont les alfraits m'ont ébloui , 



LIVRE IL 73 

^est Hersîlie : n'en doutons point O 
"Hersilie ! Hersîlie ! Que j'aime à pro- 
noncer ce nom ! Bans le trouble af- 
freux qui m'agite^ mon ame ne sent 
un peu de calme qu'à l'instant où je 
nomme Hersilie. Eh ! <jui suis-je^ h^- 
las ! pour oser l'aimer ? pour prétendre 
à celle que les dieux me disputeroient 
sans doute? Mais du moins je pourrai 
la suivre^ je pourrai m'attacher à ses 
pas^ brûler en silence^ lui adresser des 
Toeux comme à une divinité: mon sort 
sera trop doux encore. Oui^ belle Her- 
silie, je vais devenir soldat dans l'ar- 
mée de votre père; je conduirai /" )s 
coursiers; je porterai vos javelots : je 
vous servirai de bouclier dans les com- 
bats; et^ si mon cœur est percé de la 
ileche qui devoit vous atteindre^ j'o- 
terai vous dire en mourant: Je meurs 
trop heureux^ j'expire pour vous. 
Ainsi s'exprime Numa ; et son ame 

ï- 7 



74 KtJMA POMPlLlirS. 

jeune et ardente s'ouvre toute entière 
à l'cunour. Semblable à ces boù rési- 
neux qu'une étincelle enflanune et 
consume^ Kuma sent naître sa pas- 
sion y et dans le même instant elle est 
à son comble. Il ne songe plus à Mi— 
nerve ; il retourne à Bome d'un pas 
rapide , en suivant »ar la poussière 
la trace du coursier d'Hersilie. Il ren- 
tre dans la ville ^ d'un air égaré; il la 
parcourt sans trouver celle qu'il cher- 
cbe^ et il n'ose demander son palais ; 
il craint de prononcer à quelqu'i^i le 
nom qu'il a tant de plaisir à se répéter. 
Enfin il revient chez Tatius : le 
p^mier objet qu'il voit^ c'est Hersi- 
lie ; elle rendoit compte au bon roi de 
la victoire de son père. JS^uma y surpris 
et ravi^ s'arrête^ tremble^ baisse les 
yeux. Hersilie , qui le reconnoît^ de- 
mande à Tatius si ce jeune bomme 
est de sa cour. C« jeune bomme ! s'é- 



LIVRE II. 75 

crie le roi ^ c^est mon Ris ! du moins il 
^oit m'en tenir lieu. Son père fut le 
plus ji^ste et le plus grand des Sabins. 
ïl est de mon sang ; il est le fils de mon 
ami. iËn disant ces mots^ il court à 
Numa ^ et paroit inquiet de l'ëmotion 
où il le trouve^ de la pâleur qui couvre 
son front. Kuma le rassiure en balbu- 
tiant. Hersilie le regarde : cette pâleur 
disparoit ; une vive rougeur la rem- 
place ; Il ne peut prononcer un seul 
mot ; et ses yeux, qui s'ëlevent dou- 
cement jusqu'au visage de la princes- 
se, retombent toujours yers la terre ^ 
avant d'j être arrives. ,gff 

Le bon roi 9 trop vieux pour se 
souvenir encore des premiers effets 
de l'amour, sourit de tant de timidi- 
té : il s'efforce de l'excuser auprès 
d'Hersilie, en lui apprenant l'âge de 
Numa, l'éducation qu'il a reçue. Il 
saisit celte occasion de parler des ver- 



75 NUMA rOMPILlUS. 

tus de Tullus, de celles de son aima' 
ble élevé; il se plaît à faire un long 
éloge du fils de Pompilius. 

La princesse l'écoute ayeô plaisir ^ 
elle regarde Numa que sa rougeur 
emBellif encore; elle pénètre mieux 
que Tatius la cause du trouble qui 
l'agite : pour la première fois, elle est 
flattée d'avoir inspire de l'amour. Ce- 
pendant elle quitte Tatius ; et dans 
ce moment ses yeux se rencontrent 
avec ceux du tendre Numa. O com- 
bien ce regard pénétra leurs âmes ! 
combien il fut éloquent pour tous 
deux ! Numa y puisa l'espérance ;Her- 
silie j puisa l'amour. 

Dès ce moment y le fils de Pompi- 
lius n'est plus à lui. Uniquement oc- 
cupé d'Hersilie^ ou il la voit, ou il la 
cherche : pendant le jour, il suit ses 
pas ; pendant la nuit, il songe à elle, 
il ne pense plus au bon roi j^ il oublie 



r IVRE IL fyj 

Tullus et ses leçons; la vertu, la gloi- 
re , tout ce qui transportoit son ame » 
n'a plus de channe pour lui. Hersi- 
lie 9 Hersilie , il ne Toit qu'elle dans 
l'uniyers ; Hersilie est le seul objet de 
ses pensëes , l'unique but de s>e% ac- 
tions : son cœur 9 son esprit , sa mé- 
moire, toutes s^^ facultés lui suffisent 
à peine pour Hersilie ; son cœur ne , 
peut plus produire d'autre sentiment 
que Tamour. 

O malbeureux jeune bomme, il 
n'est donc plus d'espérance ! Un seul 
jour, un seul moment a détruit le 
fruit de tant d'années de leçons. Le 
Toilà, ce favori de Cérès, ce fils de 
FompiHa , cet élevé 4u vénérable Tul- 
lus , cet exemple de sagesse réservé à 
de si bautes destinées^ le voilà deve- 
nu le jouet d'une passion effrénée > 
l'esclave de désirs insensés ! Il rejette 
tous les dons que lui prodiguoit le 



78 NUMA POMPILIUS. 

cîel , pour courir après une vaine ap- 
iJarence de bonheur, qui fera le tour- 
jnent'de sa vie. Son courage est abat- 
tu', son esprit aliéné ; son corps a per- 
du sa force : il n'a ni vertu ni raison ; 
ii va périr , comme un frénétique y sans 
connoitré le mal qui le fait expirer. 

Cependant Romulus , vainqueur 
des Antemnates ^ ramenoit à llome 
son armée : il a voit tué de sa main le 
roi Acron , son ennemi. £e peuple ro- 
main luipréparoitun tridinplièqùi de- 
voit servir de modèle à ceux que Ton 
accorda depuis aux vainqueurs de 
iumvers. 

Le roi Tatius, h là tête (ïe tous les 
citoyens vêtus dé blanc, vient au-de- 
vaut de son collègue. Le feu brûle déjà 
sûr l'autel de Jupiter Fér^trien ; les 
pbntifes^ lés aruspices^ attendent le 
triomphateur, avec des palmes dans 
lés mains. Le chemin qui mené au 



ri V R E 1 1. 7g 

capltole est par- tout jonché de fleurs • 
les portes des maisons sont ornées de 
couronnes : les femmes romaines, en 
habits de fêtes^ portant leurs enfants 
dans leurs bras, les pressent contre 
leurs visages , excitent leur joie par 
de tendres caresses, et leur répètent 
cent fois qu'ils vont revoir leurs pè- 
res vainqueurs. 

Bientôt on découvre de loin les 
brillantes aigles ; on entend déjà les 
trompettes : mille acclamations leur 
répondent. L'armée s'avance ; et Ton 
distingue le^rand Romulu^, debout 
sur un char magnifique. Quatre cour- 
siers^ blancs comme la neige , sont 
attelés de front à ce char : à leur air 
fier, à leurs hennissemens, on diroit 
qu'ils s'enorgueillissent des exploits de 
leur maître. Revêtu de la robe triom- 
phale, le front ceint d'une couronne 
de laurier , Homulus porte dans ses 






8o NUMA FOMFXLIUS. 

Bras un chêne qu'il a taillé, et auquel 
sont appendues les armes du roi A-. 
cron : ce poids énorme ne fa ligue pas 
le triomphateur. Devant lui marche 
la famille du roi vaincu, velue de 
deuil j portant des fers^ baissant des 
yeux noyés de larmes. Une foule d'es- 
claves^ courbés sous le poids dul>u- 
tin y entoure le char du vainqueur ; 
ses braves légions le suivent, en pous- 
sant des cris de joie ; et les échos d'a- 
lentour répètent en longs accents la 
gloire de Komulus. 

Il s'avance : il monte au Capitole, 
au travers d'un peuple enivré de ses 
succès. Arrivé au temple de Jupiter, 
il s'élance de son char^ sans avoir 
quitté'le chêne : la terre gémit de son 
poids ; les armes d' Acron se choquent , 
et retentissent au loin. Bomulus mar- 
che à l'autel ; il dépose son trophée 
devant la statue du dieu. O Jupiter, 



iiVRE IL 8i 

s'ëcrie-t-îl^ reçois les premières dé- 
pouilles opimes que les Romains te 
coosacrent ! fais que ce beau jour soit 
à jamais marqué dans les fastes de 
mon peuple ; qu'il se renouvelle sou- 
vent; et que mes descendants^ à mon 
exemple^ appendent à ces voûtes sa- 
crées les dépouilles de l'univers ! 

Après ces paroles^ il saisit un tau- 
reau furieux^ que vingt sacrificateurs 
pouvoient à peine contenir : le roi ^ 
d'une main^ l'entraîne à l'autel, le fait 
tomber sur les genoux > arrache quel- 
ques poils de son large fronts l'immo- 
le; et les prêtres acheventle sacrifice. 

Quand la victime est consumée , 
Komulus sort du temple; et s'adres- 
sant à ses soldats : Romains^ leur dit-il^ 
qu'est-ce qu'une victoire , tant qu'il 
reste des ennemis ? Les Antemnates 
sont défaits; mais les Volsques^ mais 
les Herniques^ et ces braves Marses^ 



Ca NTTMA POMPILIirs. 

seuls dignes de vous coiiibàttrë) n'ont 
pas encore reçu le joug. l'eiSéz-vous 
prêts à marcher contre eux. Kous 
triomphons aujourd'hui , demain nous 
irons mMter un triomphe. Demain» 
je vous mené contre les Marses y au 
secours des Campaniens mes allies. 
Homains, je vous donne ce jour tout 
entier pour emhrasser tos femmes et 
vos enfants : mais dès (pie la hrillante 
aurore paroîtra sur son char vermeil » 
soyez en armes au champ de Mars: 
votre foi s'y rendra le premier, et 
nous irons apprendre à l'Italie que 
des> vain(pieurs n'ont jamais Besoin 
de repos. 

Toute l'armée répond par des cris 
de joie. Les légions portent leurs ai- 
gles dans le palais de Homulus; une 
garde choisie veille siir ce dépôt sa* 
cré, tandis que lés soldats, rendus à 
leurs familles, reçoivent les emhras*» 



XZTS.E II. 83 

sements de leurs mères, de leurs ë- 
•pousesy et que la tendresse et l'amour 
se félicitent d'arracher un jour à la 
gloire. 



• XIV J3V ilVRJE SECOND. 



SOMMAIRE 

DU LIVRE TROISIEME. 

N n K A , brûlant d*amoar ponx Henili^y 
veut la anivre dana les oombata. Tatiua lui 
donne dea armes , et va le présenter à Tamiëe. 
Transports des vieux soldats aabina en voyant 
le fils de Pompilius. Tarins veut le suivre à la 
guêtre; mais le peuple, conduit par Tatia, fait 
changer cette lësolution. Départ et marche de 
Tarmëe. Romulus joint son allié le roi de Cam- 
pante. Description du camp de ce prinoe. Ro- 
mains se sépare de lui. Arri^ et discours dea 
ambassadeurs des Uaraes. 



LIVRE TROISIEME, 

LjIë triomphe de Romnlns achera 
d'eniyrer Numa. Son ame, àéJB en 
proie à tons les feux de l'amour, s'en- 
flamme encore au nouyeau spectacle 
^i la rayît. La gloire , avec tout son 
éclat 9 vient se présenter à lui , comme 
le plus sûr moyen de mériter Hersilie. 
A peine a-t-il conçu cet espoir , que 
Nama brûle d'être un héros ; et deux: 
passions y dont l'une sufBt pour trans- 
porter une grande ame^ se réunissent 
et embrasent son jeune cœur. 

Tatius rentre dans son palais. Nu- 
ma le suit en soupirant. Il voudroit 
tout lui révéler ; mais il craint les re- 
proches du bon roi : il le regarde^ et 
se tait. Gomme on voit un enfant ti- 
mide suivre sa mère à pas inégaux y 
la retenir doucement par son voile , 
fixer sur elle des yeux no jés de pleurs , 
I. 8 



-\ 



86 KUXA PQMPII.IirS. 

et lui demander , sans rien dire , de le 
porter dans ses bxas : ^insi Niujia soi- 
Yoît Tatius. 

Le bon toi s'azn^te » et lui ouvre 
aon seif : l^arle^ i^ioii filsj lui dit-il; 
que puis-je faire pour toi? Tes désirs 
seront satis&its pour peu cpi'Us soient 
en ma puissance. 

Olnon pçre, lui r^po|i4 l^m^a , Id 

ciel ifi'est témoin que je parlois d^a- 

"pjçhs mon çoQur, quand je fpnnois le 

projet de coiittaprçr ma vie entière à 

prendre sqin de votre vieUlesse, à m*ef- 

forcer d'^cqu^rir vos yertilB : mais j'ai 

ru tnomptier lUmi^luSy et j'ai senti 

paître dans mon ame un sentiment 

qui m'étoit incç^nn. L'amour de la 

gloire m'enÇaniime, la soif d^i com- 

bc^ts me dévore. Oui, je 91Û9 de votre 

sang, je si^s^lefils^ de foipapilius. A 

mon âge , vous çt moja père saviez 4^ja 

gagné d^es batailles; à i^çuo^ é^ge, voiu 

aviex ceiat^ostç^e^de cekurie; 4o«t 



tIVRE III. 87 

)é stài àfkâdê; ëi moi, fils ineounU 
da htayë Pômpilias, moi , le panrent , 
Tami du yaillânt roi dès SaBf ns, je n'ai 
encore îiïàmolé que dès victimes. ! O 
mon p^rè, f embrasse vos genoux y 
permette! que je vous imite ; souffrez 
que je suive Ronnilus^ qtit je devienne 
nn hëro^/^cotàme vous et comme mon 
peré. 

1$^ ^ononçant ces paroles , il se 
jette aux pîeds du vieillard , et baisse 
la tête pour cacbér sa rougeur. 

Bassure-toî, lui dit Tatius, je tô 
pardonnereîs même une faute ^ corn* 
ment pourrois- je té punir d*uli senti- 
ment que j'estime? fîëlas ! ma ten- 
dresse pour toi mi'auroit fait préférer 
sans doute d'e te rôit couler une vie 
paisible, à l'abri de mon trône , et danS 
mtm sein paternel : ihai^ je suis Sabïù ; 
éomme toi, je sais combien la gloire 
9 de cbarmes. Numa, ton courage me 
plait ; je verse pourtant des pleurs , ea 



88 NUai^A POMPILZUS. 

te voyant ai jeune encore youloîr ^f* 
fronter les hasards de la guerre la plus 
dangereuse que Romulus ait entre* 
prise ; car ^ je ne yeux pas te le cacher, 
les ennemis qu'il a vaincus ne sont 
rien auprès de ceux qu'il va comhat- 
tre. Les terribles Marses, indomlës 
jusqu'à ce jour, sont des sauvages 
d'une taille gigantesque et d'une force 
prodigieuse : ils sont armés de mas- 
sues semblables à celles du grand Al- 
cide ; et l'on dit qu'ils trempent leurs 
flèches dans des herbes venimeuses, 
nées sur les bords de l'Aveine. Cha- 
que blessure donne la mort : et quelle 
douleur pour moi...! 

Quelle gloire^ interrompt Numa 
en se relevant, quel bonheur pour vo. 
tre fils d'apprendre ce noble métier 
contre de si dignes adversaires ! Vous 
Tojez à présent que je suis le favori 
des dieux , puisqu'ils m'inspirent de 
fuivre Komulus, au moment où Ro« 



LZYKE II !• ^ 

XBuIus ya couiir les plus grands périls* 
O mon père ^ c'en est fait: ce que vous 
Tenez de m'apprendre me détermine ; 
et l'honneur vous fait une loi de me 
laisser voler aux combats. 

En achevant ces mots 9 une flamme 
céleste brille dans ses jeux ; l'accent 
de sa voix devienlplus fort ^ plus éner- 
gi(pie ; sa taille ^ tous ses mouvements , 
prennent un air de noblesse et d'au- 
dace : tel Achille , déguisé en femme 
parmi les filles de Lycomede^ s'élança 
sur l'épée qu'tJljsse fit briller à ses 
yeux y et découvrit son sexe et son 
courage par un transport involon- 
taire. 

A ce mouvement de Numa ^ Ta- 
tius éprouve lui - même une émotion 
dont il n'est pas maître : Oui > mon 
fils 9 s'écrie-t-il pleurant de joie : tu 
iras combattre les Marses , et ton père 
t'accompaguera. Oui^ je te guiderai 
dans les batailles; je te donnerai les 

G. 



90 NU M A POMPtilUS. 

premières leçons de l'art des hêrog, 
Kepesse pas que la vieillesse ait é- 
pmsë toutes mes forées : éelte mais 
peac encore lancer un jarelot : ee bras 
peut soutenir un bouclier. rTestc»*^ 
piusyieux qtie moi ^ ap;[ffénoit à> vain- 
cre à son cher Antilo^ft^ : je ne VAvtx 
pas Nestor jmaisiln'aimoitpasmieux 
son -fils. 

Il dit : Nnma se jette dans ses htfÊs ; 
il est prêt à lui dëcoiiTrir sa passion 
pour Hersi'He ; mais, dans la crainte 
d'afioîblir l^esliine du hoSk roi en lui 
aTOuant que la gloire ne règne pas- 
senle es son cemr , il remet à un- au- 
tre temps un aveu si difficile. 

Tatiusy occupé de iùû nonyeau 
projet , court redemandisr aux pitoes 
de Jupiter ses vieilles armes , qu'il a- 
voit consaevées au* dieu; Il les revoit 
avec les mêmes transports qu'il ^prou- 
voit dans sa< jeunesse. O Jupiter, s'ë- 
crie-^•il^ ai le sang de mes nombreuses 



tïVRE III. gi 

TictiUiés a ruisselé sur tes autels, sî 
inôn coerur ne t'a jamais ofiTensé, mê- 
fné par* dés pensées criminelles^ rends^ 
moî^rends^moî jpour tpielques instants 
là fotcife que j'aVois aati^ois , i^and 
lé Êuronche Bliamnës vint attaquer les 
Sabins, àla tètêf défses Hernîques. Il 
méprisa ma jetînesse^ il me défia au 
combat; et me lançant im énoïme^ 
javelot ■, qu'aùeï^ Homme* d'aujour- 
d'hui rie pDurroït lancer, il crut fixer' 
xitùn corps à là terré ; mais j*évîf âî ce 
€n>up terrible ; je me précipitai sur' 
Hlrâmnës^ et trois fois j'enfoùçai dans 
«on flanc nton épée toute fuman(6. 
O Jupiter, encore queli^ues jours de' 
gloire, je descendrai content dans le 
toiïibeati!* 

Tels sout les vœux de Tatius. Sa 
fille est à peine instruite de son des- 
sein , qu'eïle vient le supplier d'y re-' 
nonce)*. Ses prières, ses larmes sont 
vaines rl'infortunéeTatia voit détruire 



92 NU MA F0HPILXÙ5. 

dans im moment toutes les illusions 
de bonheur qu'elle s'étoit formées. 
£lle ne s'est que trop app^çue de la 
passion de Numa : sans se plaindre > 
sans s'avouer à elle-même ses cha- 
grins^ en pleurant le départ d'un pare y 
elle pleure encore d'autres douleurs. 

Kuma ue songe qu'à Hersilie et 
aux apprêts de son dëpart. Il n'a point 
d'armes ; l'épée de Pompilius est la 
seule qu'il possède. Tatius Ta choisir 
lui-même dans les arsenaux deHo- 
mulus une cuirasse étincelante dont 
le métal est incrusté d'or. Le casque^ 
encore plus magnifique^ est surmonté 
d'un sphinx d'un admirable travail ; 
deux panaches couleur de pourpre 
flottent au-dessus de ce sphinx. Le 
bouclier^ composé de sept cuirs do 
bœuf revêtus de quatre feuilles d'or, 
d'argent > de cuivre et d'étain^ fut fait 
jadis pour le roi Procas par l'habile 
JÉgéon , qui représenta sur ce bouclier 
l'histoire du pieux Énëe. 



Zr Z V R E III. ^3^ 

Content de ces armes ^ Tatius les 
fait porter devant Numa : elles ren- 
dent un son terrible qui glace d'effroi 
ceux quii*entendent, et redouble Far- 
deurdu jeune bëros. r^uma les con- 
temple", les toucbe ; il se plaît 'à les 
faire retentir : il en est bientôt cou- 
vert ; sa beauté naturelle en reçoit un 
nouvel éclat. Son cœur palpitç sous 
Fairain , ses yeux brillent du feu du 
courage : tel un jeune coursier , qui 
du milieu des prairies entend pour 
la première fois la trompette, levé sa 
tête orgueilleuse , ouvre ses naseaux 
fumants, dresse sa crinière ondoyan- 
te, et répond par des hennissements 
aux sons belUipeus qui frappent son 
oreille. 

La nuit, trop lente au gré de Nu- 
ma , vient enfin répandre ses voiles; 
et le sommeil ne peut fermer les yèux' 
du jeune amant. Il s'agite, roule cenb 
projets divers j prépare ce qu'il doife 



\ 



^4 NTTMA -pOWVitilXTS. 
dite à fierslliè , ht&è émette auprès 
dVlle^ eiy iiâtfgmanfd'Êîyance les oc-^ 
éâsiônff qui toât S'offrir à son eoiira-' 
ge , il inrentè les e^loif s ^'il fera. 

Le Jour étoît loin encore , qu'il se 
rend en arines aa {valais ^e Tatius. 
Le bon roi sourit de son impatience ; 
xlseleye^ cotivre sa chevelure Blan- 
the d'un casque qu'il trouve pesant r 
ïl revêt cette cuirasse quitfëe depuis 
isat d'années ; et , ne voulant pas dire 
à sa fîUe im adieu trop douloureux^ 
il sort eir silence de son palais, s^ap- 
puiesur Pitnpatient Nuttia^ et xnar* 
«he vers le champ de Mars. 

Romtdus^ Hersilie et Varmée y 
ëtoient dë>a. Tatius présente à son 
collègue le jeune guerrier qu'il veut 
accompagner. Hersilie rougit eti le 
regardant. Numa , qui a préparé ce 
qu'il doit dire à RoAiulus, Toublié, 
et reste muet dès qu'il appei'çoit Hcr* 



LIT AS III* g8 

ïéP roi 4^ ^^e applaudit itm sele 
^'il lait p^roitre : dès çpi'il «Atimtïuit 
de ^a Baif^affçe^ il le ooi^diût aqx lé* 
gions ^al^pç^quifi^rniQi^ntraile gau- 
phe d« 309 .atxDiâQ ; Sabins , leur dit-il » 
ypici uo liéifQS de plus qui veut cvmi 
battre aovia yqs enseignes. Ce jeune 
guemer & des droits à-votre amour} 
il est du sang de yos princes : c'est I0 
fils de Pbmpilius. 

Au nom de Fompilius^ un cri s'é-r 
lance dana les airs; tous les Sabina 
quittent leurs rangs , et couwnt au 
jeune Biims^. Métiua^ Valérius^Yols-r 
cens, Murrex, tous vieux guorcieis 
courerta de rides çt de blessures > ser^ 
rent dana leura bras le fils de leur an- 
cien général : Je dois tout à votropere , 
disoit Tun : Il m'a sfiuvé la vie , disoit 
l'autre; Il fut notre bienfaiteur, s'é- 
crioient-iU tous à la fi)is; Ah l Venez , 
Tenez dans nos rangs , fils du plus 
juste et du plus brave das hommes; 



96 NUKA VOWrisIJTS, 

Tener combattre sbus nos boucliers : 
nos bras, nos cœurs sont- à tous. Boi 
de Rome, ajoutent- ib en s'adressant 
à Romulus, nous le demandons ponr 
chef: nous serons înyincibles sous lui , 
comme nous l'étions sous son père; 
Qu'il nous commande , et qu'il s'ap- 
pelle Pompilius, nous te répondons 
de la TÎotoire. 

Oui^ mes braves amis, s'écrie l» 
TÎeux Tatius qui arrive dans cet ins- 
tant, il yous commandera sans doute, 
et je serai témoin de ses exploits. Je 
viens combattre avec lui, avec vous, 
mes vieux compagnons , qui me re- 
connoissez peut-être encore. Nous al- 
lons nous revoir au champ d'honneur : 
voire roi vient faire avec vous sa der- 
nière campagne ; si la force lui man- 
que , vous le porterez dans vos bras. 

A ces mots, des cris de joie se font 
entendre de tous ces braves Sabins. 
Us entourent, ils pressent leur vieux 



LTVRB III. 97 

monarque ; ils Baisent ses habits et 
ses mains : O le meilleur des rois, di- 
rent- ils , oui, nous défendrons vos 
jours , nous vous couvrirons de nos 
corps. Eh f qui rendroit heureux no» 
enfants > si vous nous ëtiez enlevé ? 
Venez , venez apprendre au fils de 
Pompilius à imiter son digne père : 
nous nous chargeons d'apprendre à 
tous les peuples comment on aime 
les bons rois. 

Talius leur répond par ses larmes, 
il tend les bras à ses vieux amis , il les 
serre contre son sein , eu îeur rappel- 
lant leurs exploits , en leur deman- 
dant pour Numa- le même amour 
qu'ils ont montré pour lui. Homulus, 
Romulus lui-même est ému de ce 
spectacle; il proclame sur-le-champ 
Numa I^ompilius commandant des 
légions sabines. Mille acclamations 
se mêlent aux trompettes ; et la fiere 
Hersilie, qui combat toujours avec les 



yB KUHA POlSPItXUS. 

Sahins^ se félicite en secret d^ayoir 
choisi cette place. 

L'année étoit prête à se mettre en 
tnarche , Komulus alloit donner le si-* 
gnal, Tatius cliargeoitlepiadentMes* 
sala de rendre la justice pendant son 
absence , lorsqu'une foule de femmes^ 
d'enfants^ de yieiUards désolés, pous- 
sant des cri;s plaintifs, éleyant leurs 
bras vers le ciel, yient se précipiter 
aux pieds de Tatius : 

£h (jofii ! TOUS nous abandonnez ! 
quoi ! BOUS avons deux rois qui de- 
yroient être nos pères , et tous deux 
nous laissent orphelins ! Que Romu- 
lus s'éloigne de nos murs , nous som- 
mes accoutumés à son absence : mais 
y ous , y ous , notre bon Tatius , qui nous 
aimez , qui restez toujours parmi nous , 
pourquoi nous quitter aujourd'hui ? 
£t qui nous rendra la justice? qui nous 
consolera dans nos peines ? qui nous 
soulagera dans nos maux? Vous lésa- 



tivuE III. 99 

res 9 quand nos yititoifes sont acbe- 
fées arec le sang des citoyens, les ^e^ 
Tes 5 les enfants malheuf eus, les tris* 
les Teuves Tiennent se réfugier prèi 
de roos ;elle0pleurent dans votre sein s 
vous ]»^iirez ayee elles, leur detiil est 
moins douloureux. Que deviendront 
ees infortunes , quand , loin de vous 
avoir pour consolateur, il leur faudra 
craindre pour vos propres fours? Eh f 
qu'allez-vous chercher dans les com- 
bats? que manque-t-il à votre gloire? 
nous vous vénérons eomme un dieu> 
nous vous chérissons comme un père ? 
que vous faut-il déplus? quels bieni 
plus grands peut vous procurer la vic- 
toire? Pour aller faire des esclaves, 
vous abandonnez vos enfants ! 

Ainsi pârloit un vieillard, Tatiu* 
fondoif en larmes : il regarde Kuma , 
il regarde ses vieux guerriers. Numa 
et les vieux goerrîePS tombent à sei 
genoux y en joignant leurs prières aut 



loa NlTMA POMPIUUS. 

instances du peuple. Tatius n'hésite 
plus : il jette son casque , sa lance ; et 
embrassant le vieillard qui lui ayoit 
parlé : C'en est fait, s'ëcrie-t-il, il n'est 
de gloire pour moi que celle de vous 
être utile. Je ne tous quitterai que 
pour le tombeau. 

A ces paroles^ mille cris s'élancent 
vers le ciel, tous remercient les dieux> 
tous bénissent le bon roi ; et la ten-i 
dre Tatia^ qui jusqu'alors s'étoit ca- 
chée dans la foiile , Tatia vient se jet. 
ter dans les bras de son père : Vous 
n'aviez pas cédé à mes larmes , lui 
dit-elle, mais j'étois sûre que vous cé- 
deriez à celles de votre peuple. C'est 
moi qui l'ai rassemblé , c'est moi qui 
l'ai averti du malheur qui le mena- 
çoit, et ja suis loin d'être jalouse d% 
la préférence qu'il obtient sur moi. 

Tatius serre sa fille contre son sein , 
embrasse en pleurant le jeune Numa, 
lui dit adieu, et recommande à sesi 



LIVRE III. lOI 

vieux Sabîns de conserver , de défen- 
dre le trésor qu'il leur confie. Talia, 
les yeux baissés, s'efforce de prendre 
une Toix aissurée pour souhaiter à 
INuma la gloire et le bonheur qu'il 
désire. 

Enfin le signal se donne ; le bon 
Tatius soupire en'vojant défiler l'ar- 
xnëct. ^uma lui tend les mains de loin ; 
le peuple, transporté de joie, prend 
dans ses bras et reporte dans Rome 
ce roi dont la présence le console de 
tous ses maux. 

L'armée est en mai'che'sur trois co- 
lonnes. La première ,.composée des lé- 
gions romaines , ne reconnoit de chef 
que Romulus.. Mais ce prince n'a 
point de poste fixe : monté sur .un 
coursier de Thrace qui semble >etter 
du feu par les yeux et par les na- 
seaux^ il ya , vient, yole ; il est par- 
tout, et laisse le commandement des 
légions romaixies au vieux Hostilius , 

9- 



r02 NVMA POSyiLITTS. 

dont le ûh fut depuis poi- de Raviie. 
A cdté de ce gaeirier mardie le braTO 
Hora«e , dont les trois enfant soimii- 
rent eincpMiite ans apF^ la yilled'Al- 
be par leur victoire soi les Cariaces. 
Massicus y Abas ^ Servins , le jeune 
Mïseno,. qui descettdoit du êimeux 
trom^iette c^Enëe, et le yaillatit Ta- 
lassius f sont sapremier rang. Chapon 
dPeuai s^est déjà signalé pafr plus d^an 
eacj^it y chacun porter lia dépouille de 
qoelque fameux enaesii. Ces brayes 
Komains forment toujours Fayant- 
garde dans les iftavcltesy Italie droite 
deias les combats. 

La siBcoade colonne est o<nU|MMée 
des légions latines. Là se trouvent les 
Launeutins, les Fidénates^ ceut de 
Tellene, d'Aricie , de l'antique Poli- 
tore, de rai^réabWLtfrinie, Tous CM 
peiqdés soumis par Itoaralus ooui' 
battait à présent peur lui ; ils soot 
glorieux d'une défaîtequi leur aTalu 



tlVKÊ III. io3 

le noBt àe Romains. Leixr^ Taillants 
olie&sont Anhts, Otimantlie, Ferai- 
tin j Ladon , fils dé la nymphe Përen- 
n» ; et iebeatu Niph^e^ ne dans la fer- 
tiliê Caftent* ; et Cynire , ptêtte d' A- 
ponon , (pn porte sm son casque le 
laurier sacré avec les bandelettes de 
son dien. Cette tron^, toute d'iii&n- 
terfe, oceupe le centre de Fermée dans 
les marches et das» les hatailteâ. 

Ctf sont les brayes Sbbins qfoJ mar« 
chent à la troisieâte eolonne. Cette 
amere-garde terrible forme toujonrs 
Faile gauche de Romulas. Le vieux 
Afétius en a cédé le eontfmaiidement 
sAi jeune Kuma. Ce vénérable guer- 
rier est redevenu soldat à la fin de sa 
carriel*e ; mais son âge, mais sa gloire^ 
se^ cheveux Mancs, ses eifcatfices> hii 
attirent toujours* ce respect indépen- 
dant des dignités. Métkis est dans le 
rang, et Métius commande toujotnrs. 
Auprès de lui se disti^nguent le sago 



Ï04 N.X7MA posrpzLzrs. 

Cadlle^ le redoutable Coras, et Ta--' 
naïs, et Talos, le vaillant Gallus,. 
petit -fils du fleuve Abarisy l'aima- 
ble Astur , élevé sur les bords de la 
fontaine de Blandusie, et que toute 
l'armée croyoit l'amant de cette naïa- 
de y et le féroce Ufens ^ à qui une barbe 
épaisse ^peinte de diverses couleurs > 
cacboit la moitié du visage. Tous ces 
guerriers suivent Numa. 

. Couvert de ses armes éclatantes, 
ivre d'amour et de joie, JN^uma s'a- 
vance à leur tête sur un coursier plus 
blanc que la neige, dont Tatius lui a 
fait présent. L'impatient animal bon- 
dit sous son jeune maître^ frappe du 
pied.l'air et la terre ;- et blancbissant 
de son écume le frein qui retient son 
ardeur, il s'indigne d'entendre hen- 
nir les chevaux de Tavant-garde. 

. A ses côtés , sur un char magni-> 
fique, s'^ivance la fiere Hersilie, ar- 
x^ée comme Pallas, bellti comme Tt** 



tlTIlE' III. ' ' Xo5 

peuse de Vulcaîn. San casque étiii'' 
celant porte pour cimier Faiglc ro- 
maine ; un carquois d'or brille sur son 
ëpaule ; dans ses mains est. l'arc de 
Pandare, qu'JEnée apporta en Italie 9 
et qui fut transmis à son petit-fils Ro- 
znulus* Le sage Brutus, ce chef d'une 
xnai«on de héros, couj&uit le char de 
la princesse ; et l'amoureux Numa lui 
envie cette place. Numa, toujours les 
yeux Sur Hersilie , marche à côté de 
son char. Sa beauté ne le cède point 
à celle de l'amazone; mais l'habitude 
des armes donne à l'amazone un air 
plus guerrier : tels Apollon et sa sœiur 
Diane parcourent en armes les moa- 
tagnes de Cynthe; tous deux sont é- 
gaiement redoutables , tous deux é- 
blouissent les yeux, mais la fille de 
Latox^e conserve un air d'audace et 
de fierté qui n'est point empreint sur 
le doux visage de son frère. 

L'armée s'avance d'un pas rapide 



to6 HtVUA TOVTILIVS* 

¥eis les bordfl da Lîm et les eampa- 

gncs d'Aozence. C'étoîelà qu^elle de- 

TOftt M joindre arec les troupes et foî 

df Capoue rmais il falioît tnreiser Itf 

pays des Hermqncs. Romuliis enyoîe 

des hérauts lenr àemanàtt le passage. 

Le roi des Heniîques le Jiefose : 

Je ne suis l'allié ^ dit-il , ni dM Mar^ '^ 

'v 
ses ni des Romaâns* Si l'année de toe 

ennemis marchoitvers Rome, je ne 
souffriroîs pas qtte son ehemiii fnt 
abrégé en passant par mes états i je 
dois de même veos interdire eette 
route» Je crois garderla justice engaiy 
dairt la neutralité. 

Bomulus frémit de colère en en- 
tendant eette réponse. Imprudent roi > 
s'écrie-t-il) tu connoitras combien il 
est dangereux de ne pa» se déclarer 
entre deux ennemis puissants.' B^^ 
aujourd'hui , tu détiens eeini du'Tttiii' 

queur. 

ï'orcé cependant de différer sa Ten- 



\ 



LtyRS 11 h 207 

geance y et de prendre un long détour 
pour giagner les froaëeres dea Marses^ 
il Ta franobir les montagnes des Sioi- 
bruins, où P Aïkio prend sa source. . 

Cette longqe ef pénUxle narche fa- 
tigue l'armée, mais elle est utilejiux 
nouveaux guerriers dont Romulus l'a 
grosâe. Numa sur*tout^ le jeune ISTu- 
ma, fai( .ua dur apprentissage duno»^ 
h\e m^Uer qu'il commence. Instruit 
par de> maîtres aussi hainles que lev 
Sabins, enflammé par son amour et» 
par la présence d'Hersilicy NudOi^ 
aux demieres journées^ a déjà Fezp^^ 
TîeBce d'un yieuz guerrier. Sausavoir» 
encore c(»nhattu , il sait comment il- 
faut combattre ; et son courage bouii^ 
Unt, quibrûle de se signaler aux^yeux 
d^Hersilie 9 attend ayeo transport li| 
vue des ennemis. 

Enfin l'^n arrive sur led bordar du 
Liiis, fleuve qui sépare les Aiarses âea 
^^es et des Hemiques. Le roi de 



1o8 NUMA POMPÎLIUS. 

Capoue , à la tête de trente mille hom- 
jnes ^ j ëtoît campe depuis trois jours. 
A peine apperçoit-il l'avant^-gafde ro- 
maine, qu'il fait sortir toute son ar- 
më e^ la anet en bataille^ et, au son de 
mille insttmnents, attendi'arrivée de 
ses alliées. 

Le roi de Home fait sonner ses 
trompettes, et vient ranger ses guer- 
rrers vis-à-vis des Campanièns. Alors 
il d'avance vers le roi de Capoue : les 
deux monarques s'embrassent, seju' 
lient une étemelle amitié. Mais l'im- 
patient Romulus , qui Lrûle déjà de 
connoître les soldats qui combattront 
. avec lui^ Romulus va parcourir leurs 
rangs. 

- A -peine a-t-îl fait quelques pas, 
qUe ses oreilles sont blessées du bruit 
que par-tout il enti&nd : les Campa- 
nièns osent sourire en sa présence, 
osent parler sous les armes , et af- 
fecter une indiscipline qui excite !• 



LIVRE III. 109 

courtoux de Homulus. Il les regarde 
d'un oeil sévère, écoute en pitié une 
foule de généraux qui font parade de 
leur yain savoir , ne daigne pas leur 
répondre, s'arrête en fronçant le sour- 
cil, lorsqu'il apperçoit de vieux sol- 
dats commandés par dé jeunes capi* 
laines , lorsqu'il voit l'or et l'argent 
ijriller sur toutes les cuirasses. Il sai- 
sit un riche bouclier dont le poids 
fiemhloit fatiguer un jeune guerrier 
campanien : le roi de Rome le tient 
de l'extrémité de ses doigts , et lit y 
en rougissant de colère , une devise 
amoureuse. Il arrache les lances de 
c[uelques soldats , les brise eh les ser- 
rant dans sa iuain , et demande avec 
un souris ironique à quoi peuvent 
servir de telles armes. 

Parvenu jusqu'au camp des Gam- 
paniensi, il y pénètre. Quelle est son 
indignation en entrant sous des ten- 
tes magnifiques où brûlent les plus 
I. 10 



110 NT7UA FOMPILinS. 

doux parfums 9 où se trouyent des 
bains et des lits y où l'on a rassemblé 
toutes les inyentions 9 tous les ra£El- 
nements de la mollesse des Tilles! Il 
voit ici des jeux publics où les chefjt 
eampaniens yont s'anacber leur or y 
perdre leur fortune, leur repos^ sou- 
vent l'honneur: là des lieux plus in- 
fâmes encore , où une troupe de cour^ 
tisanes , presque aussi nombreuse quv 
l'armée ^ tient école ouverte de vices;, 
attire , retient les jeunes guerrier» 
dans des liens flétrissants, endort leur 
courage, éteint leur vigueur , et les 
livre à l'ennemi, sans force, sans y&c* 
tu , sans gloire : par-tout enfin l'indi- 
gne moUesse , la pernicieuse oisiveté 
et la dégoûtante débauche* 

Le roi de Rome sort précipitam- 
ment de ce camp. Il prend le roi de 
Campanie par j^ main ; sans lui dire 
un seul mot ^ il le conduit dans les 



LIVRE III. III 

rangs de Farmëe romaine. Un silence 
profond y règne : l'attention , le res« 
pect 9 sont imprimés ^ur tous les visa* 
ges. Chaque guerrier , ferme dans son 
poste , a les yeux sur son chef, et you- 
droit , pour obéir plus yite , deviner 
l'ordre qu'il va donner. Le fer , l'ai- 
rain , brillent par-tout : si l'or et l'ar- 
gent ornent quelques armes y ce sont 
celles des princes ou des généraux ; 
la naissance ou la . valeur a mérité 
cette distinction. A la suite de l'ar- 
mée on ne voit ni femmes ni riches- 
ses^ mais des chevaux pour remplacer 
ceux qui périront , des armes pour 
suppléer à celles qui seront brisées f 
des secours pour les ble8.«5s. Chaque 
soldat porte avec Ini sa tente ^ se% 
vivres , ses armes; aucun n'est fatigué 
ni de ce poids , ni de la route. 

Leur vaillant roi se promené len« 
tcment au milieu de sa superbe ar- 



112 NT7MA PO-MPILIUS. 

mëe : il observe , sans lui parler ^ le 
souverain de Gapoue ; et, prenant la 
javeline du dernier de ses soldats , il 
Ja met dans les mains de ce roi. Ce 
poids étoit trop fort pour le monar- 
que, il la laissa^tomber enxougissant. 
Homulus rompit alors le silence : 

Roi de Capoue 9 je- vous laisse ju- 
ger si vos troupes et les miennes peu- 
vent combattre sous le même éten- 
dard : les fiers lions et les agneaux ti- 
mides n'ont pas coutume de s* unir. 
Votre armée m'a fiToibliroit. M«s Ro- 
mains, dont l'babitude est d'attaquer 
• tgpjours l'ennemi, perdroient la moi' 
lié de leurs forces à d^endre leurs al- 
liés. D'ailleurs ^ un danger plus cer- 
tain me menace : l'air infecté qui rè- 
gne dans votre camppénétreroitdaos 
le mien ; l'indigne mollesse^ plus re- 
doutable que tous les fléaux y vien^ 
droit . énerver mes soldats. Alors 1 



tITRE III. Il3 

nous aurions beau remporter la vic- 
toire, ce seroit moi qui resterois 
Taincu. Roi de Ca poue,votre alliance 
m'est chère ; mais la gloire de mon 
peuple me l'est davantage. Si vous 
▼oulez que nous restions amis , sëpa- 
rons-nous : éloignez de moi ce dan- 
gereux camp ; et, si vous ne pouvez 
forcer vos sujets à devenir des hom- 
mes, empêchez du moins qu'ib ne 
corrompent ceux qui le sont. 

Ainsi parla Rbmulus : le jeune Ca- 
pis, le fils du roi de Campanie^ prince 
digne d'être Komain^baissoitles jeux 
en rougissant de lionte. Son père, 
terrassé par cet ascendant qu'a tou- 
jours un grand homme sur un roi 
ordinaire^ demande à Romulus de 
loi tracer sa conduite ^ et promet de 
suivre ses conseils. 

Je sais , lui répond Romulus , que 
les Samnites sont en marche pour 

10. 



114 NUMA POMPILIUS. 
venir au secours des Marses; maïs la 
ville d' Auxence est sur leur route , et 
Auxencjs est en votre pouvoir. Allez 
vous enfermer dans ses murs , pour 
les défendre en cas d'attaque, ^e 
gardez avec vous que le tiers de vos 
troupes ; envoyez le reste au-devant 
des Samnites, sous la conduite du 
meilleur de vos généraux. Défendez- 
lui sur-tout d'en venir aux mains avec 
ce peuplé redoutable ; vos soldats ne 
pourroient pas leur réâster : mais que 
votre armée harcelé la leur ; qu'en 
évitant le cômbat^elle fetigue lesSam- 
nites y etempêcke leur jonction avec 
lesMarses. Moi y pendant ce temps 9 
je vais attaquer ces derniers : avec le 
secours de mon père, je ne doute 
pas de la victoire. Alors, votre géné- 
ral laissera le chemin libre snxx Sam- 
nites ^ qui s'avanceront sur Auxence^ 
et se trouveront enfennés entre cette 



LIVRE HT. Il5 

TÎlIe , votre armée ^ et )a mienne. 
Leur défaite inévitable terminera la 
-guerre dans un jour. 

11 dit, le jeune Capisse jette aux 
pieds de Romulos : O roi que j'ad- 
mire, et que je respecte à l'égal de 
Mars votre père, souffrez que le fils 
du roi de Capoue combatte sous vos 
enseignes. Je veux apprendre le dur 
métier des héros : eh ! quel meilleur 
moîire puis-je choisir! Songez, fils 
d'un dieu, que, fonné par vous, je 
pourrai former à mon tour les sujets 
de mon père ; et la gloire d'en faire 
des' Romains ne sera due qu'à vous 
seul. 

Le roi de Rome , touché de ces pa- 
roles, relevé Capis , et lui donne sur- 
le-champ une cohorte à commander. 
Capîs* plus fier d'être officier tle Ro- 
mulus^ que d'être prince de Capoue, 
baise la main de sou général , fait ses 



Il6 NU M A P0MPII,I17S. 

adieux à sou pere^ et court occuper 
son poste. Le roî de Gampanie part 
au moment même pour aller s'enfer*- 
mer dans Auxence , avec dix mille 
guerriers. Le reste de son armée , sous 
la conduite d'un Grec qui servoit le 
roi de Capoue, marche à la rencontre 
des Samnites. 

Komulus , impatient de commen- 
cer la guerre, veut aller, avant la nuit, 
asseoir son camp au > delà du Liris. 
Il (rouve.un gué ; il se prépare à le 
p^SiJSer, lorsque trois ambassadeurs 
des Marses se présentent devant lui. 
Leur aspect est vénérable : une lon- 
gue barbe descend sur leur poitrine; 
leur tête chauve n'a plus que quel- 
ques cheveux blancs ; un vase de bois 
est dans une de leurs mains, dans 
l'autre une flèche brillante, ils s'a- 
vancent d'un air grave et fier. 

Eoi de Rome , dit le plus âgé , qu'y 



LIVRE HT. 117 

a-t-il entre toi et nous? avons- noua 
dësolétes terres ? avons-nous menacd 
ta ville? Qui es-tu ? que veiix-tu? qile 
demandes-tu? Le FQÎ de Gampanîe 
nous attaque en revendiquant dc^ 
droits chimériques sur nos états ; il 
en sera puni. Mais toi , tu n'as pas mê- 
me ce vain prétexte. Nous ne te con- 
noissons pas ; tu n'as jamais entendu 
parler de nous , et nous ne possédons 
rien qui puisse exciter ta cupidité. 
Sais-tu à quoi se réduisent les pré- 
sents que lés dieux ont faits aux Mar- 
ses? des bœufs, une charrue , et cette 
coupe ; des flèches , et des massues. 
Voilà ce dont nous nous servons avec 
nos amis,ou contre nos ennemi^.Nous 
donnons aux uns les fruits que notre 
charrue et nos bœufs nous procurent; 
cette coupe sert à faire avec eux des 
libations à Jupiter : nous lançons aux 
autres nos flèches, du plus loin qu« 



Tl8 NUMA POMPItlUS. 

nous les voyons; nos massues les 
écrasent, s'ils ont la témérité d'appro- 
cher. Roi de Rome , c'est à toi de 
choisir de cette coupe y ou de cette 
flèche. On dit que tu es fils d'un 
dieu ; si cela est , fais du bien aux 
humains : si tu n'es qu'un homme y 
tremble d'attaquer des hommes aussi 
forts que toi , et plus justes. 

Je n'ai jamais tremblé , leur ré- 
pond Romulus ayec des yeux pleins 
de fureur: je viens secourir mon al- 
lié^ sans m'embarrasser de la justice 
de sa cause. Je suis le fils de Mars , et 
non pas de Thémis. Vieillard , re- 
tourne vers ton peuple , annonce-lui 
la guerfe> et*le joug; et laisse -moi 
cette flèche ^ le plus beau présent que 
j'aie reçu , puisqu'elle me promet des 
ennemis dignes de mon courage. 

A ces mots , il arrache la flèche 
des mains du vieillard. Celui-ci lere-* 



nVllE III. ITQ 

garde long-temps en silence, levé les 
yeu« au ciel, comme pour le prendre 
à témoin de la justice de sa cause , 
et se retire sans répondre un seul 
mot. 

Aussitôt Romulus passe le Lîrîs, 
et vient asseoir son camp sur les ter- 
l'es des Marses. 



V 



ÏIK DU LIVKE THOISIEME. 



SOMMAIRE 
DU LIVRE QUATRIÈME. 

LES Marses assembles veulent nommer un 
général. La discorde se met parmi eux. On 
décide que Celui des prétendants qui rompra 
un peuplier sera élu* Le jeune Léo demeure 
Vainqueur, et cède le commandement à, un 
vieillard. L'armée se met en marche : elle 
rencontre les Romains. Dispositions de Ro- 
mulus. Humanité de Numa : il offre un 
cacHfîce & Cérès , et délivre ses, prisonniers. 
Cérès fait tomber À ae» pieds le bouclier 
ANCILjS. Léo attaque pendant la nuit le 
' eamp des Romains : il , l'embrâse , Tiaoudc 
de sang , et renverse Romulus. 



tiVRE QUATRIEME. 

Vj£P£NBANT les Marses , assemblés 
'dans la forêt sacrée de Mamibie , es- 
péroîent encore la paix , mais se 
préparoient à la guerre. Le sénat de 
vieillards qui goiiverne ce peuple li- 
bre a déjà député vers ses alliés ^pout 
demander du secours : déjà la jeur* 
ncs&e a pris les armes ; yingt mille 
guerrierS)l'arc ou la massue à la main ^ 
attendent impatiemment le retour 
des ambassadeurs. 

Bieïitdt on les yoit arriver, la tête 
baissée , l'air sombre , s*âvançant len- 
tement au milieu de l'assemblée. Ou 
les entoure y on les interroge , on les 
presse de répondre^ Préparez vos mas- 
sues ! s'écrient-ils ; Homulus a choisi 
la flèche; il campe déjà sur nos terres : 
il a osé ilous parler du jou g . A ce mot» 
un cri d'indignation se fait en tendre ; 

I. IX 



122 iruiffA POIIPILIUS* 

l'amiiée en fureur demande à marcher 
à l'instant même, hes vieillards ré- 
priment ce transport ; ils veulent at- 
tendre l'arrivée des alliés, et nommer 
un général digne 4'être opposé au roi 
de Rome. 

Plusieurs guerriers se présentent 
pour obtenir cet honneur. Parmi eux 
se distinguent le vaillant Aulon , qui 
descendoit de Cacus , et qui , au lieu 
d'épée et de javelot , portoit une ha- 
che énorme qu'aucun Marse ne pou- 
voit soulever ; Penthée ^ également 
adroit de l'une et de l'autre main y et 
qui.comptoit parmi aes aïeux l'infor- 
tuné Marsias, le père du peuple mar- 
se ; Liger , dont la vitesse surpassoit 
celle de cer&, et qui n'a voit d'autres 
armes que des disques de fer tran- 
chant qu'il lançoit avec tant d'adres- 
se p que leur coup étoit toujours mor- 
tel; et le jeune Astor ; l'aimable dis-, 
ciple d'Apollon, dont l'immense buu- 



iiivRR IV. ia3 

elier y terminé par trois longues poin- 
tes y se plantoit dans la terre, et der- 
rière ce rempart de- fer l'adroit As- 
ter tiroit des flèches qiie le dieu de 
]3ëloslui apprit à lancer. Ces fiers pré- 
tendants se lèvent , en demandant à 
commander. Les soldats y t^ni les es- 
timent et les chérissent également , 
poussent de grands cris , les mis en 
faveur de Liger y les autres pour Pen- 
thée ; la cavalerie veut Aulon , les 
archers demandent Astor. 

liCS quatre héros se regardent d'un 
œil farouche : déjà l'aigreur se met 
dans leurs discours^ d^a la colère en- 
flamme leurs visages. D'ahord, cha- 
cun vante sa naissance et ses exploits^ 
il rabaisse bientôt ceux de ses rivaux. 
L'injure à la tête altiere vient se pla- 
cer au milieu d'eux : ils semenacentj 
ils se défie&t; Astor saisit une flèche, 
Penthée balance son javelot^ Liger 
prépare son disque , le féroce Aulon 
levé sa terrible hache. 



Ï24 NTTMA POMPILIUS. 

Aussitôt le prudent Sophanor^ lo 
plus âgé des sénateurs, se jette au mi- 
lieu d'eux, et les arrête : Qu'allez- 
vous faire ! s'écrie-t-il ; voulez-vous 
donc assurer la victoire aux Romains, 
en ôtant aux Marses leurs défenseurs? 
Quoi î le vain désir de commander 
l'emporte dans vos c<feurssur l'amour 
sacré de la patrie ! Eh ! que deviens 
dra-t-eUe , cette malheureuse patrie, 
si ses plus dignes enfants tournent 
leurs armes contre eux-mêmes ? Gar-> 
dez-vous de penser qu'aucun intérêt 
personnel m'anime ; je ne me plains 
pas de vous voir prétendre à un rang 
qui étoil dû peut-être à mes services , 
et siéroit bien à ma vieillesse. La gloi* 
re n'est pas à commander ses égaux ; 
elle est à vaincre les ennemis : cha- 
que goutte de sang perdue dans tou- 
te autre querelle est un vol fait à l'é- 
tat. Ah ! si la soif de ce sang vous dé^ 
y ore ^ en attendant les Romains^ tour*» 



lîIVEE IV. ia5 

nez vos javelots contre moi. J*aî trop 
vécu , puisque je vois des héros , des 
frères 9 prêts. à s'égorger. Frappez, 
Marses ; mais auparavant écoutez mes 
conseils. Votre valeur est égaie , votre 
naissance, vos exploits, vous illus- 
trent également : ce sont ces bienfaits 
du ciel qui causent aujourd'hui vos 
querelles. Vous manquez de chef, 
chacun de vous mérite de l'être : c'est 
doçic à la force du corps à décider ce 
que l'égalité des courages ne décide* 
roit jamais. Qu'on attache une chaî- 
né de fer au haut de ce peuplier an* 
tique : celui de vous qui , tenant cette 
chaîne , rompra l'arbre ^ ou le fera 
plier jusqu'à la terre , celui-là sera 
notre général. 

Il dit , l'armée et le peuple applau- 
dissept. Les prétendants déposent 
leurs armes, et jurent entre les mains 
de Sophanor d'obéir à celui qui reste- 
ra vainqueur. A l'instant même qua«* 

II. 



126 NUMA POMPItlUi. 

tré'Marses montent à la cime duliaut 
peuplier ; ils j attachent ayec de forts 
liens une longue et pesante chidne 9 
dont les larges anneaux déployés des- 
cendent jusqu'à la terre y en rendant 
un horriblte son* 

Les yieillards se placent pour ju- 
gçr; les trompettes vont donner le si- 
gnal ; mais une voix se fait entendre y 
et l'on voit s'avancer un jeune Marae 
d'une taille haute et majestueuse, 
d'un visage noWeet doux. Il est cou- 
vert d'une superbe peau de lion, dont 
les griffes d'or se croisent sur sa poi- 
trine. La tête de Fanimal , où sont 
encore attachées ses dents blanches 
et luisantes , ferme le casque de ce> 
guerrier. Des brodequias défendent 
ses jambes dem^i-nues ; sonbras ner« 
▼eux porte une massue armée de 
nœuds et de pointes de fer. Jeune et 
beau comm« Apollon , fier et grand 
comme le dieu Mars, il marche d'un 



LIVRE IV. 12-7 

pas léger 7U5qu'au milieu de Passem- 
blëe. Là , il s'arrête , s'appuie sur sa 
massue 9 regarde les vieillards ayeo 
respect ; et leur adresse ces paroles : 

Tant que j'ai cru, sages sënateors y 
cpe la prudence et les talents guer- 
riers dercnent être les premières qua« 
lit^s d'un gênerai , je me suis gardé 
de prétendre k un honneur dont mon 
âge me rendoit indigne. Vous déci« 
dez aujourd'hui que la force seule 
doit donner ce rang ; je me présente 
pour le disputer. Je ne sais , comme 
xoes nobles riyaux , me prévaloir de 
ma naissance : Marses , je n'ai point 
d'aïeux. Mais cette peau de lion,dont 
TOUS me voye* revêtu , a couvert le 
grand Alcide ; cette massue terrassa 
l'hydre de Leme ; voilà mes titres de 
noblesse : mon courage et ma force ^ 
voilà mes droits pour tenter l'épreu- 
ve. Les Romains jugeront de l'un } 
vous, Marses, vous jugerez de l'autre* 



128 NU UT A POMPIIITTS. 

Ainsi parla le magnanime "Léo ; 
toute l'armée pousse des cris de joie. 
On tire au sort le rang que garderont 
entre eux les cinq prétendants. Le 
nom de Penthëe est le premier , en- 
suite celui d'Astor ; Liger le suit, Au- 
'lon vient après , Léo sera le dernier. 
Les trompettes sonnent : le yail» 
lant F^athée saisit la chaîne, il la se- 
coue fortement ; mais le tronc du 
peuplier re«te immobile, sa tête est à 
peine ébranlée. Penthée indigné s'é- 
puise en yains ejfforts : couvert de 
sueur et plein de dépit ^ il quitte la 
chaîne , et ya se cacher dans son ba- 
taillon. 

Astor , l'aimable Astor s'avance ; 
et le désir brûlant de commander lui 
fait oublier d'invoquer son maître 
Apollon. Le dieu mécontent aban- 
donne l'ingrat disciple; sur-le*champ 
le bel Astor perd la moitié de ses for- 
cesr C'est en vain qu'il se roidit en 



LIVRE IV. laj 

tirant à lui la chaîne^ les feuilles du 
haut peuplier n'eu sont pas même 
'agitées. 

Liger, plein de joie , s'ëlance ver^ 
Tarbre ; il passe une main dans un 
des anneaux de la chaîne, tandiç que 
de l'autre il la saisit au - dessus de sa 
tête ; il rassemble toute sa vigueur , 
et donne une secousse épouvantable. 
Toutes les branches de l'arbre en sont 
émues ; elles se choquent «Atre elles ^ 
comme battues par un grand vent: 
jnaisLiger, épuisé de l'effort, ne peut 
pas le redoubler. Les branches , en 
se balançant , reprennent doucement 
leur place : le brave Liger se retire 
plus lentement qu'il n'étoit venu.* 

Aulon se levé ; tous les yeux se 
tournent vers lui. Il quitte son bon-» 
clier, dépouille sa cuirasse, et se plaît 
à montrer ses larges épaules ^ ses braâ 
nerveux : il les élevé sur sa tête , en 
les roidissant; il fait deux fois le tour 



l3o NT7UA 70MPILXUS. 

de TarlMT , ea soliriant d'un air farou- 
che ; puis tout-à-ooup il s'élance ,8ai« 
sit la chaîne aussi haut que ses deux 
mains peuyent Tatteindre, et retom- 
be de tout son poids et de toute sa 
vigueur. Le peuplier cède , sa tête se 
courbe , déjà l'armée applaudit : mais 
aussitôt l'arbre reprend son ressort; 
il se relevé avep plus de forée qu'il 
n'avoit été plié^ et enlevé le terrible 
Aulon , qui reste suspendu à la chaî- 
ne balançant avec elle au gré du peu* 
plier. Forcé d'abandonner l'entrepri- 
se 9 il s^élance à terre en écumant da 
rage 9 reprend précipitamment ses ar« 
mes, et va les cevétir derrière soa 
char. 

Léo reste seul. Il s'avance; et 
adressant ses voeux à Hercule : Fils 
de Jupiter ^ lui dit - il, souviens - toi 
de l'hosfntalité que te donna l'aïeul 
de ma chère Camille : regarde-moi du 
haut de l'oljmpe ; ce coup-d'asjLl me 



LITAE IV. ' l3t 

remplira de force. Vainipieur ou rain- 
eu 9 je te roue un sacrifice. 

A peine a- t-il achève sa priere,qu'il 
sent couler dans tons ses membres 
nae nouTelle vigueur. Il passe un de 
tes pieds dans le dernier aimeau de 
la chaine,la saisit avec ses deux mains 
à la hauteur de son front ; réunissant 
ainsi toutes ses forces , il fait courber 
la tête du peuplier , plus lentement, 
mais plus pr^s de la terre qu'elle n'a- 
voit courbé sous la main d'Aulon. A 
peine est-il sûr de cet avantage , qu'il 
redouble son effort , invoque de nou- 
veau Hercule ; et , s'abandonnant à 
«on impulsion , il fait crier l'arbre , le 
rompt 9 tombe à terre avec la chaîne^ 
et la tête immense du peuplier vient 
Tensevelir sous ses branches. 

Le peuple et l'armëe poussent de 
grands cris; le sénat déclare Léo vain- 
queur. Léo se relevé , franchit d'un 
saut léger cet amas de branches bri* 



iSa NUBÎA, POMPILIUS. 

sées ; et s'adressantaux soldats : Com- 
pagnons , leur dit-il, je suis votre gê- 
nerai. Vous avez juré d'obéir à la for- 
ce ; mais la force doit obéir à la sa> 
gesse. Je vous commanderai sans dou- 
te , mais Sophanor me commandera. 
Sophanor a fait plus de campagnes 
/ qu'aucun de vous n'a vu de combats : 
c'est à son expérience à guider nos 
jeunes courages. Sophanor, sois no- 
tre tête ) que Léo soit ton bras. En 
disant ces mots , il fléchit un genou 
devant Sophanor. 

Les Marses surpris croient voir un 
dieu dans Léo. Sophanor verse des 
larmes d'admiration : Non, mon fils, 
s'écrie-t-il , c'est à toi d'être notre 
chef. £h ! que ne feront pas les Mor- 
ses conduits par un autre A lcide?Mon 
fils, tu n'as pas méprisé ma vieillesse, 
tu as honoré mes cheveux blancs ^ va, 
les dieux t'en récompenseront par des 
victoires. Je te les prédis d'avauce; et 



tiVRE îV. i33 

)e rends grâce aux immortels de ce 
qu'ils m'ont encore laissé un peu de 
sang pour le répandre à tes côtés , et 
un peu de voix pour célébrer tes 
louanges. 

Mon père , lui répond Léo , c'est 
pour toi que j'ai tenté l'épreuve ; c'est 
pour te faire triompher gue les dieux 
m'ont accordé la victoire. Marche à 
notre tête ; je te le demande, je t'en 
conjure : si mes prières ne sujffisent 
pas , souviens-lot que tu "as juré de 
m'obéir 9 et je t'ordonne de me con- 
duire. 

Ces paroles décident le vieillard. 
Il accepte le commandement ; mais 
il exige que Léo spit son collègue. 
L'armée les proclame tous deux. Le 
vieux Sophanor paroît bientôt, cou- 
vert d'une antique armure. Son âge , 
son air vénérable , sa longue barbe 
blanche^ inspirent le respect; son jeu- 
ne collègue imprime la terreur. Tous 
I. 12 



l34 NUMA POMPILIUS. 

deux rangent les troupes, disposent 
la marcke , et n'attendent plus que 
les aliiës. 

Si 

Ils arrirefnt : les Péligniens, les A- 
mitemesj les peuples de Frentanie et 
deCacacene , descendent des Apen^ 
nins y et viennent se joindre aux Mar- 
ges. Sophanor, pour donner le signal 
du départ^ fait élever dans l'air l'ima- 
ge du dragon que les Marses suivent 
aux combats. 

Mais un honible^rodige arrête et 
glace d'effroi toute l'armée. Un aigle 
paroit au milieu des cieux, tenant 
dans s6s semés cruelles un épouvan- 
table dragon , qui, tout sanglant» reS' 
pirant à peiue, se replie , se débat en- 
core, lance son triple dard , et cher- 
che à blesser l'oiseau de Jupiter.Tous 
les soldats immobiles attendent dans 
le silence quelle sera la fin de ce corn* 
bat : mais , au bout de quelques ins- 
tants , l'aigle victorieux perce de son 



N> 



XITRE IV. ï35 

l>ec terrible les écailles verdâtres de» 
son ennemi , et le rejette sans vie au 
milieu des bataillons marses. 

Quel présage pour cis guerriers f 
Xëo, qui les voit tous pâlir , saisît le 
premier arc qu'il rencontre ; il fixe 
l'aigle vainqueur , le suit de l'œil dans 
la nue , lui décoche une flèche acé- 
rée , et le fait tomber à ses pieds. Ai nsî 
J'abattrai l'aigle romaine , s'écrie- t-il> 
ainsi je vengerai les peuples qu'elle 
voudroit asservir. Marses , ne redou-- 
lez plus rien : le meilleur des augures, 
c'est la justice de sa cause. Vous com- 
battez pour la patrie,etRomuluspour 
l'ambition: marchez, les dieux sont 
pour vous. 

Ces paroles , son action , chassent 
la crainte de tous les coeurs. Les Mar- 
ses ranimés font retentir les airs do 
mille cris : tous secroientinvincible* 
avecHéo. L'armée, pleine d'espoir et 
de joie j s'avance à grandes journées* 



1^6 NUMAÏOMPILIxrs. 

Elle- rencootreL les Homains dans 
la plaine de Lucence, bornée au nord, 
à l'orient par des collines , au midi y 
à l'occidenUpar des forêts. Romulus , 
maître des bois, avoit dresse son camp 
sur leur lisière; Soplianor et Léo vien- 
nent asseoir le leur au pied des mon- 
tagnes : le fleuve Fucin sépare les 
deux armées. 

Aussitôt Romulus s'avance jus- j 

ques sur la rive , et reconnoit la po- 
sition des ennemis. Il examine le ter- 
rain qu'ils occupent^ le compare avec 
le sien ^ mesure des yeux la plaine, 
remarque jusqu'au moindre buisson , 
fait sonder le Fucin ^ s'assure d'un 
endroit où il est guéable. Certain de 
toutes ses observations,!! revient dans 
sa tente , assemble ses chefs, et leur 
annonce que le lenden^ain ^ au lever 
de l'aurore, il tentera le passage du 
fleuve. Ses capitaines paroissent sur- 
pris ; mais Romulus^ en peu de n^otsj 



i 



[ 



1. 1 V n E IV. i37 

leur explique l'ordre de l'attaque , la 
place où chacun combattra , celle où 
il attirera l'ennemi, ce qu'il doit faire 
s'il est vainqueur , ses ressources s'il 
est repousse ; il leur prouve enfin qu'il 
a tout dispose pout une victoire cer- 
taine y et tout prévu pour une défaite. 
Ses vieux généraux l'admirent : 
Numa,ivre de joie , ne peut contenir 
^^% transports. Le voilà donc venu y 
ce jour qu'il désire depuis si long- 
temps ! cet heureux jour où il pourra 
se montrer digne d'aimer Hersilie ! 
Le fougueux amant vole au quartier 
des Sabins ; il parcourt leurs tentes , 
en appellant chaque chef, chaque sol- 
dat , par son nom ; il leur annonce la 
bataille , les embrasse , les caresse y 
compte en soupirant les heures qui 
doivent s'écouler avant le combat; 
et, dans l'drdeur qui l'enflamme , il 
murmure contre Romulus de ce qu'il 
ne tente pas -^ à l'instant même > le 
passage da fleuve. X2. 



l38 NU M A PO M PI L lus. 

Tandis que Numa se livre sans r^- 
. serve aux sentiments qui l'agitent , il 
voit rentrer dans le campundëtacliè- 
ment romain qu'on avoit enyoyésur- 
prendreun village.Helas ! cette cruel- 
le commission n'ayoit été que trop 
bien exécutée. Les Romains ranie«- 
»oient ayec eux des femmes , des en- 
fantSjdes vieillards éplorés.Les mains 
de ces malheureux étoient attachées 
derrière leurs dos ; ils marchoient la 
tête baissée, l'œil mornè et noyé de 
pleurs. La mëTe, la fille y l'époux^ le- 
voient l'un sur l'autre des regards ti- 
mides ; ils n'osoient se parler : ilsfai- 
soient de vains efforts pour se rap- 
procher et mêler leurs larmes. Mais 
les farouches soldats leur refiisoient 
cette foible joie ; ils pressoient leur» 
pas tardifs avec des menaces, avec le 
bois de leurs lances, quelquefois avec 
le fer ensanglanté, hes barbares ! iU 
, é toient moins iuhumains pour les «ni- 



tlVUE IV. 1.39 

inanx qu'ils conduîsoient pêle-mêle 
avec leurs captifs : ils mallraitoient 
des vieillards et dès femmes , et mé- 
nageoient avec soin les bœufs ou les 
moutons qu'ils leur avoîent enlèves. 

Numa ne peut soutenir ce spec- 
tacle. Il quitte tout , il oublie tout , 
pour voler au secours de ces malheu- 
reux. Ils étoient déjà devant le pavil- 
lon royal ^ où , confondus avec leurs 
troupeaux , ils attendoient qu'on or- 
donnât de leur sort. Kuma va se Jet- 
ter aux pieds de Romulus : O mon 
roi ! s'écrie-t-il , regarde les horreurs 
que l'on commet en ton nom : regar- 
de ces infortunés , arraches de leurs 
asjles 9 charges de fers et d*outrages« 
Eh ! qu'ont-ils fait ? qtiel est leur cri- 
me? Ah ! terrassons tes ennemis^ im- 
molons ceux qui te réisistent 9 que le 
sang coule dans les combats ; les pé- 
rils excusent la cruauté. Mais atta- 
quer des malheureux qui ne se défen- 



140 NUM A POM P I LIUS. 

dent pas , mais vaincre des vieillards 
des femmes , et leur insulter quand 
ils sont vaincus ; c'est une lâcheté 9 
c'est une barbarie^ que les immortels 
doivent punir. Fils d'un dieu , c'est à 
toi d'en faire justice ; délivre ces cap- 
tifs , renvoie-les dans leurs maisons , 
rends-leur.... 

Jeune homme , interrompt Romu- 
lus , j'ai pilié de ton ignorance. Ces 
esclaves , ces troupeaux, ne sont point 
à moi ; ils appartiennent à mes guer« 
riers : c'est le prix de leur valeur , de 
leurs travaux et de leur sang. Avant 
d'être humain pour mes ennemis , il 
faut que je sois juste envers mes com- 
pagnons. Je dois partager ces escla- 
ves entre les chefs de mon armée , ils 
en disposeront ensuite i etpoiu* qu'au- 
cun n'ait à se plaindre, le sort réglera 
les portions. 

£h bien ! reprend Numa en se re- 
levant, je sui^ un de vqs chefs, je dois 
être admis au partage. 



LIVRE IV. 141 

Homulus reconnoît ses droits. On 
apporte l'urne des sorts , et Ton voit 
s'avancer, pour avoir part au butin , 
les différents chefs de l'armée : sem- 
blables à une meute courageuse qui 
vient de forcer lin jeune, cerf, elle res- 
pecte sa victime tant que son maître 
est auprès d'elle ; mais l'œil ardent , 
la gueule béante , elle attend qu'on 
la lui livre, en haletant de fatigue et 
de joie. 

Cérès , qui veilloît sur Numa et 
qui applaudissoit du haut du ciel à 
son humanité, Cérès dirigea les sorts, 
et lui fit tomber en partage la plus 
nombreuse portion. 

Nunla s'empare de"ses prisonniers, 
se fait suivre de ses troupeaux^ et mar- 
che vers l'épaisse forêt qui environ- 
noit le camp.La ,il élevé un autel de ga- 
zon , le couvre de bois pour consumer 
la victime, choisit une génisse blan- 
che ^ répand du lait entre ses cornes y 



14» NX^MA POMPILIUS. 

rimmole^ et, la mettant toute entiere^ 
«ur le bûcher , avant d'en approcher 
le feu y il adresse cette prière à Cérès: 
Fille de Jupiter , Je vous offre cette 
victime ; mais malheur à Numa s*il 
pensoit que le sang d'une gënisse suf- 
fit pour lui attirer votre appui ! Non y 
ce n'est point en égorgant les ani- 
maux que Ton se rend les dieux favo* 
râbles ; un malheureux soulagé leur 
est plus agréable qu'une hécatombe. 
Hecevez done, ô Cérès, une offrande 
plus digne devons. Alors il se retour* 
ne vers ses captifs : Infortunés , leur 
dit-il, je vous rends la liberté. 'On 
vous a dépouillés de vos biens, prenez 
du moins ceux que je possède; je vous 
donne tous ces troupeaux : partagez- 
les entre vous , retournez dans vos 
maisons, et bénissez le nom de Gé- 
rés , c'est elle qui vous délivre. 

Il dit : ces malheureux ne savent 
si c'est un. songe ; ils restent le cou 



LIVRE I Vï 14.1 

tendu 9 les mains jointes , la bouche 
ouverte. Numa parloit encore, qu'u- 
ne flamme céleste descend sur sa tete^ 
tourne troi^ fois autour de sa chère-' 
iure , et ya mettre le feu au bûcher 
qui soutenoit la yictiine. Aussitôt le 
bois s'embrase , sa flamme longue et 
brillante s'ëleve vers le ciel , le ton- 
nerre gronde^ fend la nue, et un bou- 
clier d'or tombe aux pieds de Numa. 
Au même instant une voix forte com- 
me le cri d'une armée prononce ces 
paroles : Le possesseur de ce bouclier 
sera toujours invincible. Ntan^ , les 
dieux veillent sur loi : on neleurplait> 
on ne leur ressemble , qu'en exerçant 
rhumanité. Alors le tonnere se tait , 
le calme revient dans les airs^ la vic- 
time n'est plus qu'un monceau de 
cendî>e , et une odeur d'ambroisie ré* 
pandue toat-à-1'entour annonce que 
c'est une divinité qui est venue par- 
ler à Numa. 



; 



144 numA pomfilius. 

Numa 5 jusqu'à ce moment pros- 
terné contre la terre y se relevé , et 
sent dans son cc9ur cette joie si dou- 
ce que laisse toujours une bonne ac 
lion. Il examine le bouclier céleste : 
il étoit d'or pur , échancré à la ma- 
nière des Thraces. On y voyoit re- 
présentés , par un travail admirable, 
tous les événements du règne d'As- 
trée, de ce beau règne , plus eflacé 
qu'aucun autre de la mémoire des 
hommes , parce que le bien s'oublie 
aisément. D'un côté , l'on vojoit un 
peuple que la famine affligeoit , rece- 
vant d'un peuple voisin la moitié des 
biens qu'il possède : là c'étoient des 
frères diminuant de concert leur hé- 
ritage pour former un champ à l'or- 
phelin qu'ils ont rencontré: plus loin, 
un père de famille , à la tête de ses 
enfants ^ faisoit la moisson 9 et alloit 
secrètement arracher des épis aux 
gerbes pour les jetter sur le chemin 



1 1 V R E IV. 14!» 

âes glaneurs. Par-tout, le bouclier ce* 
iesle prësentoit des actions de bien- 
faisance ou de vertu. L'ouvrier im- 
ïQortel avoit jugé sans doute que c'est 
sur-tout au milieu de la guerre qu'il 
faut rappeller aux bommes l'huma- 
nité. 

Pendant que Numa , surpris , ad- 
miroit un si beau travail , les captifs 
qu'il avoit sauvés formoient à ses 
pieds un tableau digne d'être sur le 
bouclier céleste. A genoux devant 
Kuma 9 les mains tendues vers lui y 
ils témoignoient , par leurs larmes^ 
par des mots entrecoupés , leur re- 
connoissance et leur joie : les mères 
élevoient leurs enfants poiir qu'ils 
vissent leur libérateur; les épouses 
venoient baiser ses habits ; les vieif- 
larids lui présageoient les plus belles 
destinées jtousle bénissoient en pleu- 
rant 9 tandis que le plus âgé d'entre 
eux , perçant la foule , s'approche , 
I. i3 ' 



■j 
À 



Î4^ fiVMA ÏOMPILITTS^ 

courbe sur un bâton noueux, etllenf 
ce discours à !Numa : 

Jeune bomme , que les dieux te 
rendent tous les biens que tu nous 
as faits ! Nous n'avons jamais été les 
ennemis de ton peuple : nous som- 
mes de pauvres pasteurs vivant sur de 
hautes montagnes entre les Marses 
et les.Herniqucs, indépendants de 
ces deux peuples , souvent opprimé» 
par eux. Nous l'avions dit aux sol- 
dats de Romulus ; mais ils nous ont 
traités en ennemis , quoique certains 
que nous ne l'étions pas : toi , tu nous 
as crus tes ennemis , et tu nous trai- 
tes en frères. Va , les dieux te proté- 
geront ?îls t'éprouveront peut- être ; 
mais tu ne succomberas pas. Adieu ; 
souviens- toi des Rbéates , c'est ainsi 
que nous nous appelions : si jamais 
tu viens dans nos montagnes, tu en- 
tendras nos petits-enfants bénir le 
nota de Numa. 



1. 1 V R E IV. 147 

Apr^s avoir dit . ces paroles , le 
vieillard va présider au partage que 
les Khéates font entre eux , des trou- 
peaux donnes par Nunxa , tandis que 
ce jeune héros, se dérobant à leur re« 
connoissance , emporte le bouclier 
d'or , et rentre tout pensif dans le 
camp. 

II songeoit à Hersilie : son cœur , 
plein d'espérance etde joi0,se livroit 
tout entier à l'amour. Il tourne ses 
pas , malgré lui , vers la tente de la 
prinéesse. Arrivé à la porte , il n'ose 
en franchir le seuil: il s'arrête , sou- 
pire , et tremble d'aller plus loin. Ce 
guerrier qui porte à son bras un bou^ 
clier qui le rcndinvincible, ce héros 
fjui pénétreroit sans crainte dans le 
camp des ennemis , n'ose entr'ouvrir 
le voile de pourpre qui fermQ le pa- 
villon de celle qu'il aime. 

Enfin il soulevé ce voile , et ses 
Jeux timides cherchent la princesse : 



148 NUMA TOMPILltrj. 

elle n'ëtoit pas dans sa tente. Numa 
en devient plus hardi; il s'avance d'un 
pas plus ferme , pénètre dans cet asy- 
le, etpar-toutiltrouveHersilie. Voilà 
ses armes , voicises javelots, son arc 9 
et sa Ijre d'or, et ses vêtements , et la 
peau de lion qui lui sert de lit. Numa 
demeure immobile , il n'ose toucher 
a tout ce qu'il voit,, il ne peut en dé- 
tourner les yeux. Une douce langueur 
s'empare de ses sens, il n'a plus la for- 
ce de se soutenir, il s'assied entrem* 
Hanlsur le siège oùHersiUe s'est as- 
sise , il respire l'air qu'elle a respiré ; 
cet air l'enivre , sa raison s'égare , sa 
poitrine est oppressée, des larmes brû-. 
lantes inondent son visage. 

Tout-à-coup mille cris font reten- 
tir le camp ; les trompettes sonnent , 
oia entend un bruit effro jable dans le 
quartier de Romiilus. Hersilie , Her- 
sllie elle-même , l'air troublé, les che^ 
Y«?ux épars , arrive en criant : Aux aïs 



I.ÏVRE 'IV. 149 

mes ! Elle saisit précipitamment son 
casque, ses javelots, et, sans bou^^ 
clier^ sans mirasse, elle veut retour- 
ner au coiubaf . Ah ! princesse , lui dit 
Kuma'eQi*arrètant, je coura faire ar- 
mer les Sabins : mais du moins pr^ 
nez ce bouclier, bienfait d'une puis« 
santé dresse ; c'est en vous couvrant 
qu'il défendra ma vie. Il dit : sans 
attendre de réponse, il lui laisse le 
bouclier céleste, et court chercher ses 

braves soldats. 

C'étoit Léo qui causoir cette alar* 
me. Dès que L^o s'étoit vu si près des 
Homains, il avoit conçu le projet de 
les attaquer le premier. Sage Sopha- 
nor, a'f oit-il dit à son collègue , sois 
sûrqueKomolus nous attaquera de* 
main : il est de notre gloire delç pré- 
venir. Dès que l'étoile du soir aura 
paru , je sortirai du camp avec trois 
mille hommes : je passerai le fleuve à 
la nage, j'irai porter la flamme et la 

i3. 



f50 NUMA POMP.IL1US. 
mort jusques dans la teûte de Homu- 
lus; et si le succès couronne mon eni- 
treprise^ j'en médite une plus impor- 
tante. 

Sophanor l'embrasse. Il court avec 
lui choisir trois mille Marses ; il les 
arme de courtes ëpées y de casques 
sans panache , de boucliers noircis : 
il leur fait valoir l'honneur de mar- 
cher avec Léo. Aussitôt que les téne-p 
bres couvrent la terre , Léo sort avec 
eux, remonte le fleuve , le traverse, 
remet en oidre ses soldats, les encou- 
rage , les excite , faitpasser dans leurs 
cœurs toute l'audace - du sien; et ces 
braves guerriers ,• serrés les uns contre 
les aulres> gardant le plus profond si- 
lence, certains de vaincre sous leur 
chef, marchent d'un pas léger et ra- 
pide vers le quartier de Komulus. 

Ils arrivent aux gardes avancées , 
ils les égorgent avant quelles aien t pu 
résister : celles qu'ils trouvent en uit* 



LIVRE IV. i5t 

ont le même sort. Sans être décou- 
verts y sans être arrêtés ^ ils parvien- 
nent jusqu'aux tentes du roi de Ro- 
me ; c'est alors que jettant de grands 
cris^ renversant tout ce qu'ils rencon- 
trent, ils portent le carnage et l'effroi 
jusqu'au pavillon rojal. 

Homulus , seul dans sa tente, mé- 
ditoit en ce moment l'aUaque du len- 
demain. Au premier bï;uit,îl se levé, 
écoute j et frémit de colère en distin- 
guan t les cris des vainqueurs. Furieux 
d'être surpris par des barbares, il 
remet précipitamment son casque , 
prend sou bouclier, saisit deux jave- 
lots, et court se jetler au milieu du 
carnage. Il vole, il frappe, il appelle. 
Sa voix tonnante retentit aux deux 
bouts du camp. Ses guerriers accou- 
rent en foule : Horace , Misene , Bru- 
tus, Abas, arrivent en armes; ils trou- 
vent leur vaillant roi résistantseul aux 
ennemis, péja sa main foudroyante a 



iSa NUMAPOMPILITT^» 

fait mordre la poussière aux courageux 
Ophelte, au brave Aulastor, à So- 
pharis , à Corinéé. Penthëe , le mal- 
heureux Penthée vient d'acheter de 
sa vie l'honneur d'avoir atteint Ro- 
mulus. Son javelot a percé la cuirasse 
du roi ; celui de Komulus a perce le 
cœur dePenthée. Les Marses étonnés 
sententl^r ardeur s'a ffoiblir: ils n'at- 
taquent plus 5 ils se défendent ; pous- 
sés de toutes paris , ils cherchent , ils 
demandent Léo. 

Léo, qui avoit pénétré dans le foyer 
de Romulus , Léo reparoît à l'instant. 
D'une main il tient sa massue, de 
l'autre un faisceau embrasé. A cette 
vue , les Bomains s'arrêtent , les Mar- 
ges jettent des cris de joie. Le fier Lëo 
vole à leur tête ; il lance des brandons 
allumés à travers les tentes romaines; 
le feuse communique avec fureur; la 
toile s'embrase , le bois pétille. Léo , 
ipour qui l'incendie est trop lent, l'a ug- 



LIVRE IV. i53 

mente à coups de massue. Il s'ëlance à 
travers les flammes, il immole Abas-, 
Massicus , Tibur ; Talassius tombe 
sous ses coups. Le brave Misene Tar^ 
rête un moment ; mais Léo foule aux 
pieds le corps de Misene. Léo porte 
la mort et le feu ; Léo se fraie un che- 
min de flamme. Ainsi la lave brûlante 
descend du sommet de l'Etna , roule 
à gros bouillons dans la campagne y 
emporte , consume y détruit les pîer^ 
res», les arbres, les rochers , couvre de 
flots emirâsés tout ce c[u'elle trouve 
sur son passage. 

A ce spectacle , Romulus agite ses 
dards, jette son immense bouclier sur 
ses épaules , marche à travers le car- 
nage pour s'opposer à Léo. Il le joint, 
il A^eut lui parler ; la fureur lui ôte la 
Toix. Il le mesure avec des yeux étin-» 
celants ; il cherche la place où il doit 
le frapper , et balançant le plus fort 
^esei javelots, il rassemble toute $«^ 



l54 NTTMA POMPILIUS. 

force, et le lance contre Léo. La peau 
du lion deNémée en eût peut-êtr« 
été percée ; peut-être ce coup terrible 
terminoit pour jamais les exploits du 
jeune héros : mais le javelot de Ro- 
mulus rencontre la pesante massue 
dont Léo frappoit les Romains ; il pé- 
nètre à travers les nœuds et les poin- 
tes de fer dont elle est armée, s'atta- 
che à cette massue , et l'arrache des 
ma jhs de son maître. 

Léo, désarmé^ s'arrête ; et regar« 
dant autour de lui , il appefçoit un« 
pierre énorme que l'on n'avoitpuen- 
leverdu camp , et qui servoit de bor- 
ne aux laboureurs. Léo la saisit > lar- 
rache , l'élevé sur sa tête , et la lança 
à son ennemi* 

Romulus atteint tombe sous la 
pierre. Ses guerriers accourent et le 
dégagent. Métis le roi de Rome ne peut 
plus se soutenir : bdsé par le coup ter- 
rible > vomissant un sang épais et noir^ 



IIVRE IV. i55 

la têtepenchée , les Bras pendants y ers 
la terre^sans force, sans mouyement, 
presque sans yie, il est rapporté dans 
sa tente , au moment où Hersilie et 
IN'unia yiennent le secourir à la tête 
des Sabins. 



rilf DU LIVRE QUAT&IEXX. 



.tm^Êti^^m^ 



SOMMAIRE 
DU LIVRE CINQUIEME, 

HE R 8 1 1. IB et Numa repoussent les Marses. 
Retraite de Léo. Romulus fortifie son camp. 
Nouveaux exploits de Léo. Jonction des 
Marses et des Samnites. Romulus assemhle son 
conseil. Numa va se rendre maître des défîiéa 
des monts Trébaniens. Il trouve dans ces mon- 
tagnes un peuple dont il est aimé. Défaite dea 
Marses dans les défilés. Combat singulier da 
Numa et de Léo. Magnanimité de Jfuma. Il 
apprend queTulIus est mourant; il <pitte tout 
^ur voler près de loi. 



LIVRE CINQUIEME. 

vj OM M E un immense quartier de roc^ 
détache de la cime d'une montagne y 
roule avec fracas y ers la plaine , ac'« 
croît en roulant sa violence, brise ou 
emporte tout ce qu'il trouve sur sa 
route ; les nymphes , les hergers ef- 
frayés fuient avec de grands cris , les 
troupeaux éperdus se précipitent dans 
la vallée , le laboureur tremblant res- 
te immobile et glacé d* effroi : mais 
le rocher, au plus fort de sa chute, 
rencontre deux chênes robustes , qui, 
nés tout près l'un de l'autre,, ont en- 
trelacé depuis cent ans leurs racines 
et leurs troncs ; là il s'arrête ; les deux 
arbres soutiennent le choc , les ber- 
gers et les troupeaux sont sauvés : de 
même Léo s'arrête en rencontrant 
HersUie elNuma. 
La fiere amazone 9 armée du bou- 
I. ■ ^ 14 



î58 NUMA P0MPI1IU5» 

clier céleste, fut la première à l'atta- 
quer. Barbare î lui'cria-t-elle, c'est Ju- 
piter qui te livre à moi; voici ton heu- 
re fatale : va te vanter dans les enfers 
d'avoir blessé le grand Komulus. Elle 
dit j^et lance de toute sa force un ja- 
velot noueux que sa fureur l'empê- 
che de diriger. Le fer vole , passe à 
côté de Léo , et va percer le vaillant 
Télon^qui^ dans ce moment, dépouil- 
loit Aruncus. Léo , sans s'émouvoir, 
arrache le javelot du corps de Télon ; 
et regardant Hersilie avec un sourire 
amer: Je te rends ton arme, lui dit-il; 
apprends à t'en mieux servir. En di- 
sant ces mots y il lance le javelot à la 
princesse; et Numa, le tendre Numa, 
fie jette au-devant du fer : il oublie que 
le bouclier céleste défend les jours 
d'Hersilie ; son corps lui paroi t un 
bouclier plus sûr. C'est au milieu de 
sa poitrine que vient tomber le jave- 
lot: sapointe cruelle p^rce l'or et l'ai- 



LIVRE V. ï5g 

rain de la brillante cuirasse,et dëchiro 
encore le sein du généreux amant ; 
une légère teinte de pourpre se répand 
sur ses armes. Numa qui voit couler 
son sang ne songe qu'à Hersilie : plus 
ce coup a été terrible , plus il rend 
grâce au ciel d'en avoir préservé son 
amante. Mais ce sentiment fait place 
au désir de la vengeance : il s'élance 
Ters liéo. Un flot de combattants les 
sépare : ils se cbercbent long - temps 
tous deux; ils ne peuvent plus se join- 
dre. 

Alors JNfuma se jette sur les Mar- 
ges^ et les fait tomber sous ses coups ^ 
comme le moissonneur fait tomber 
les épis. Toujours auprès d'Hersilie , 
il frappe d'une main^ de l'autre pare 
tous les coups qui menacent l'ama?- 
jtpne. Celle-ci s'abandonne à sa fu* 
reur : elle immole Ocrés y Opiter, So> 
jactor y et le jeime Alraéron ; Almé- 
1:011 ^ le seul espoir , l'unique enfaot 



l6o NUMA POMPILIUS. 

de la malheureuse Almërie. Cette ten- 
dre mère l'avbit prévu. 

Quand les Marses s'ëtoient assem- 
blés pour aller combattre lesHomiaiiiAy 
Almérôn , âgé seulement de quatorze 
ans ^ avoitfui delà maison de sa me^ 
re , pour aller joindre l'armée. Au 
moment du départ , cette triste mère 
arriva^ cherchant son fils y le deman- 
dant à tous ceux qu'elle rencontroit. 
Le jeune Abnéron l'apperçut, et vou- 
lut aller se cacher dans les derniers 
rangs. JN^ais où ne pénètre pas l'œil 
d'une mère ? Almérie le découvre , 
yole à lui ^ le s^erre dans ses bras , l'ar- 
rose de ses larmes ; et tandis qu'Al- 
méron, la pâleur sur le visage^les yeux 
attachés à la terre , n'ose lever son 
front vers celle dont il craint les re- 
proches, elle^ltti dit avec des sctnglotsï 
Mon fils, mon cher fils, mon uniqu* 
bien , tu veux 'me fuir \ tu veux quit- 
ter ta mère ! £k ! qu'iras - tu faire daias 



les combats? Ton foible bras ne peut 
encore soutenir un javelot ; les flèche* 
que tu lances ont à peine la force de 
faire périr un jeune faon : et tu yeux 
aller te mesurer ayec les plus fkmeux 
guerriers de Home! O mon enfant -, 
mon cher enfant, attends du moins, 
pour m'abandonner, que tu n'aies plus 
besoin de ta mère ; attends , pour md 
faite mourir) que tu puisses yivresans 
moi ! Tu pleures , tu m'embrasses, et 
tu ne me promets pas de renoncer à 
ce cruel dessein ! Et vous^ Marses, 
vous le souiFrez ^ et vous avejs eu une 

mère ! £h bien ! qu'on me donne 

des armes , je suivrai par - tout mon 
fils , je partagerai ses périls , jele cou- 
vrirai de mon corps; et l'on jugera du 
courage que donne l'amour maternel. 
Depuis ce jour , Almérie n'a pas 
quitté son fils chéri. Léo^ qui les ai- 
moit tous deux , leur avoit défendu 
de s'éloigner de lui; et dès que le jeune 

14- 



l6a NXTMAPOMPILITJS- 

AlinéroQ ayoît décoche sa Ûeche ^ il 
revenoit se mettre en sûreté entre sa 
inere et son g^^néral. Mais dans cette 
nuit désastreuse , ils furent sépaz^s d«; 
%éo : la terrible Hersilie les rencoii^ 
Ira ; et , malgré les cris , malgré les 
^efforts d'Almérie y elle enfonça son 
^pée dans ia poitrine d'un foièle en- 
fant. Alméron tomba comme uneten- 
<lre fleur moissonnée à sa première 
-Burore; ses yeux, avant de se fermer, 
«bercberent les yeux de sa mère. Sa 
«nere le vit , et mourut sans avoir été 
frappée. . 

Kmna , moins cruel , mais aussi 
redoutable , n'immole que ceux qui 
résistent. Hisbon , Marsenna , Priver- 
nus , ont espiré sous ses coups ; Na- 
samon et Séralpin «>Bt tous deùxmor- 
du la poussiere.LigCT , le brave Liger, 
ose attendre leJiéros, et lui lance de 
près son disque. C'en étoit fai^ de JVu- 
322a f s'il n'eût baissé la tête dans ce 



Livai V. i63 

moment : le disque traneliant eoupe 
le sphinx que 1 on vojoit- briller sur 
6on casque y et fait voler au loin les 
denx panaches couleuD.de pourpre. 
J^Tuma se précipite surLigér ,ethrisp 
«a lanco dans sa poitrine : s'armaht 
alors de la terrible épée de Fompilius> 
il fend la tête à Orimanthé , coupe la 
main droite à Tarchon , £ût tombera 
, ses pieds Quercens 5 et , poussant et 
pressant les Marses mis. en fuite , il 
parvient enfin à les chasser ducampl. 
Lëo seul y étoit resté. 

Abandonne de tous les siens , Lëo 
ineregatde pas s'il est seul : ») aretroup 
vë sa massue , il n'a phis besoin d'ar^ 
mée. Miis les Sabins l'environnent^ 
et le fér«ce Ufens s'avance, en lui 
criant d'tne voix terrible: Ce n'est 
pas ici l'a<;semblëe des Marses , où il 
suffit de plier un arbre pour être ëlu 
gëndral: il faut mourir, lu ne peux 
échapper. Lëo l'écoute, et sourit: il 



1^4 ^ ^ ^'"^ POMPÏLITJS. 
évite d'un saut lëger le jayeliot qu^TX^ 
fens lui lavce; aussitôt il se précipli^ 
sur lui y le saisit au milieu* du corp^ , 
le-66«re, Vjéboaffe dans ses hms nex*— 
veux , le jette contre la teire , pose ujol 
"pML sur oe-cadi^vre palpitant ; et le- 
vant fièrement la iète,.il porte des 
yeux tranquilles sur ce cercle de glai- 
ves sanglants dont il est environné. 
Inaccessible à. la crainte,- il promené., 
des regards assurés > ayant de choisir 
la place par oui il veut s'élancer. £n- 
fin , décidé à la retraite y il fond siur 
ceux qui lui ferment le passage : il les 
écarte > les éorase à coups de massue; 
et s'éloîgnant lentement, comme un 
loup encore affamé s'éloigae d'une 
bsrgerie, trois fois il s'arrêre^ se re- 
tourne , et trois fois il fait iieculer les 
bataillons qui le poursuivent. Bientôt 
ir rejoint ses guerriers ; sa voix terri- 
ble les arrête : il les rallie , Iss remet 
en ordre^ remplit seul Tint erralle qui 



1/ ï V R E V. i65 

les sépare des Homains , et marche 
entre les deux armées, couvrant l'une 
et repoussant l'autre. 

Kuma , irrité de ces exploits qu'il 
admire, Numa veut aller attaquer 
Tééo : mais un bruit qu'il entend sur 
le bord du fleuve attire son attentioni. 
C'étoit le vieux Sophanor^ à la tête de 
son armée , qui venoit protéger la re» 
traite de son collègue. Les Marses fei- 
gnent de vouloir passer le Fucin : Un- 
ma , pour défendre la rive , est obligé 
d'abandonner Léo; et ce terrible guer- 
rier , avec ce qui lui reste des siens , 
s'éloigne sans péril de ce camp qu'il 
a rempli de carnage. 

Le prudent Sophanor> instruit àhs 
long-temps au métier de la guerre , 
tint son armée au bord du fleuve, jus- 
qu'aux premiers rayons de l'aurore. 
Kuma et les Sabins , malgré les fati- 
gues de cette nuit terrible , ne quit- 
tent pas l'autre rive. Au point dn 



l66 NUMA POMFILIUS. 

jour^Sophanor^ certain que Léo avoît 
eu le temps d'exécuter ses projets^ 
relire ses troupes. Nuina ramené le« 
siennes sous leurs tentes. 

Dès ce moment il ne s'occupe que 
des blessés : Marses ou Romains^ tous 
ceux que des secours peuvent sauver 
ou soulager^ sont également secourus 
l>ar Numa. Il cherche dans les lieux 
où l'on a combattu ceux qui respirent 
«ncoi^e y avec le même zèle y avec la 
même ardeur qu'il cherchoit pen.- 
dantle combat ceux qui résistoienC 
le mieux. Il ne songe plus à la gloire ; 
il ne songe qu'à être humain : desen« 
nemis vaincus sont devenus pour lui 
des frères. 

Apres avoir rempli ces devoirs sa- 
crés : après s'être assuré lui <- même 
jque ses braves Sabins peuvent se li^» 
vrer au repos , Numa court à la tente 
de Bomulus sans se donner le temps 
4e panser sa blessure : le besoin de re« 



t r r a E V. 167 

Toir Hersilie étoit plus pressant pouf 
lui. Il arrive au pavillon rojal; il v«it 
le roi de Rome couché sur une peau 
de léopard^ enveloppé de voiles san- 
glants^ entouré de sa fille et des chefii 
de son armée. Moins occupé dé ses 
maux que de la position de ses trou- 
pes, il gardoit un sombre silence qu'il 
interrompit en appercevant Numa t 
Je t'attendois, brave jeune homme f 
s'écria-t-il : je sais déjà tes exploits ; 
toi seul as sauvé mon armée. Appro- 
che;viens m'embrasser : ta gloire sou- 
lage mes douleurs, Numa tombe à 
genoux^ en baisant la main du roi. 
Leve-toî: lui dit Romulus ^ songe à 
exécuter ceque je vais te prescrire. 

Les barbares nous ont surpris. L'é- 
tat où je suis m'oblige de dififérer 
ma vengeance. Peu de jours suffiront 
pour me rendre mes forces ; mais pen- 
dant ce peu de jours , il faut metlro 
mon camp à l'abri de toute insulte. 



ï68 NTT M A POMPTLtU^* 

Va donc , brave Kuma^ prends avec 
toi dix cohortes , mené - les couper 
dans la forêt cinquante mille pieux, 
tous de la hauteur d'un homme , et 
acérës par les deux bouts. Vous^ Jdé" 
tius, pendant ce temps , faites creu- 
ser un fossé large et profond qui , dans 
un quarré parfait , entoure et ferme 
tout mon camp : vous ne* laisserez 
qu'une entrée au milieu de chaque 
oôLë.Vous emploierez à ce travail mes 
légions latines ; se sont celles qui ont 
le moins soufiert dans l'attaque de 
cette nuit. Allez : que tout soit prêt 
avant la fin du jour; vous viendrez en- 
suite prendre mes nouveaux ordres* 
• Il«dit;Mëtiiis et Numa ont obéi. 
Le prudent Romulus fait enfoncer les 
pieux dans le fossë^ à peu de distance 
les uns des autres 5 il les lie fortement 
ensemble pour qu'on ne puisse les 
arracher , les recouvre ensuite de ler- 
re ^ et} mettant leurs pointes aiguës 



L I V R E V. i6g 

de niveau avec le terrain, il s'envi- 
ronne ainsi d'une forêt de dards. Më- 
tius et Numa achèvent cet ouvrage 
en trois jours ; ils placent aux (Quatre 
portes huit redoutes pleines de sol- 
dats : et les Romains , aussi tranquil- 
leà dans ce camp que s'ils étoient au 
milieu de leur ville 9 admirent com- 
ment 1^ génie d'un seul peut sauver 
ou perdre des milliers d'hommes.' 

Sophanor ^ tranquille sur l' au 11*6 
rive, avoit vu les travaux de Komu- 
lus sans les troubler. Le roi de Rome , 
inquiet de cette inaction , nepouvoit 
comprendre le motif qui empéchoit 
les Marses d'agir. Que fait donc ce 
terrible Léo? disoit-il. Ah ! sans doute 
il doitêtre content ^'a voir blessé Ro- 
mulus : mais Romulus n'est pas vain- 
cu ; la guerre est à peine commencée. 
Pourquoi ce vaillant guerrier, si pro- 
pre aux explcdts nocturnes , ne tente- 
t-il pas de venir une seconde foisbru- 
!• i5 



l«rmon camp? O Jupiter! ô Mars mon 
père! encore <pielques jours de dou-» 
^r^ et ce bras. aura recouTrë sa for<* 
Y:e ; ce bras ne se cachera pbis derrière 
des retranchements. 

Ainsi parloit Romulus , quand il 
voit paroître un soldat campanien > 
«ouvert de san^ et de poussière. Il ar« 
riveity tout haletant, de la yillle d*Au- 
xence^ où le roi de Campanie avoit été 
se renfermer. Quelle nouvelle m'ap* 
portes-tu? s'écrie le roi de Rome : les 
Samnites ont-ils franchi l'Apennin ? 
mon allié est-il assiégé dans sa ville ? 
Votre allié est au pouvoir des ennemis^ 
répond le soldat. Léo , le terrible Léo y 
a paru sous les murs d'Auxence^ au 
moment où nous ]e croyions occupe 
de vous combattre. Il a pris la ville 
et le roi , s*est emparé de ses trésors y 
de ses troupes^ de ses magasins. Non 
content de ce succès ^ il a couru sur* 
prendre l'armée qui airêtoit les Sam* 



I.ÏTRE V. l^t 

nitea à la descente de l'Apennin ; îik 
a dispersa cette armëe , et a ouvert 
}B;pa^age à cps redoutables ennemis., 
Romulusj à ces paroles^ laisse tom*. 
î>er sa tête s^r sa poitrine^ ne répond 
point , et demeure immobile. Mais 
bientôt il est rendu à lui-même par un, 
2>ruit éclatant de trompettes et de 
clairon^ qui retentissent au-delà du 
fieuve. C'étoit Lëo, c'ëfoit l'invinci- 
ble héoy conduisant au camp de So«^ 
|>lianor le roi de Capoue prisonnier, 
•quatre mille captifs^ un immense bu<% 
tin , et la superbe armée des Samni-^ 
tes. On les voit s^vvanoer dans la plai^ 
ne, au bruit de mille fanfares. Le roi 
«leCampanie , éclatant d'o^^ est mon- 
•té sur un superbe coursier. Léo , cou- 
vert de sa peau de lion , marche à 
pied à côté de lui : ses braves Màrses, 
l'environnent ; et vingt mille Sam- 
nit^s , revêtus 'd'un acier brillant^ 
lequent sa marche triomphale. 



172 NWTttA POMPIilTTS. 

Bientôt leurs lentes se dressent aU'- 
près de -celles de Sophandr : lés deux 
années sont réunies. Dès que la nuit 
a étendu ses voiles , mille feux allu- 
més sur le bord du fleuve tiennent les 
Komains dans l'alarme , et leur font 
craindre d'être attaqués. 

Ces braves Romains , à qui la vue 
de l'ennemi faisoit toujours 'pousser 
des cris de joie y observent un sileïice 
morne à l'aspect de ce camp terrible. 
X/es soldats se regardent d'un air ef- 
frayé; les chefs n'osent se communi« 
quer leurs craintes ; tout le monde 
tourne les jeux vers Romulus. On 
double les gardes j on se tient prêt au 
combat : malgré la force des retran- 
chements, malgré la valeur et lenonx- 
bre. des troupes , l'inquiétude est 
peinte sur tous les visages. 

Homulus lui-même est ému : maïs 
il afieete un visage tranÈ[uille. Ap- 
pwjé sur une longue javeline, S9as»> 



\ 



LIVKE V. 173 

chant doucement à cause de sa bles- 
sure ^ il visite nés (juarders, encou- 
rage ses soldats; et , quoiqueson cœur 
soit îplein de tristesse ^ il remercie 
hautement les dieu|t^^ ^^ qif ils lui 
liyrent ensemble tousses ennemis^ 
' Cependant^ par un ordre secret^ 
le conseil est assemble. Métius , Va- 
lérius, le sage Gatille, le prudent JBru- 
tus ^ plusieurs autres capitaines expé- 
rimentés, ont pris place auprès du 
monarque. La belle Hersiliey est ap- 
pellée par sa naissance , le. jeune Nu- 
ma par ses exploits. Des licteurs veil- 
lent à la porte du pavillon royal, et 
en éloignent les indiscrets. Komulus 
quitte alors cette gaieté feinte qu'il 
avoit montrée aux soldats ; et regar- 
dant ses braves chefs avec des yeux 
pleins d'inquiétude : Compagnons y 
leur dit-il, vos avis m'ont toujours 
été utiles, ils me sont aujourd'hui né- 
cessaires, ^os ennemis,^viQinqueurs de 



i5. 



174 IfïJ'MjL POMPILIU-ff^ 

mes lâches alliés , sont trois fois pliis; 
sombrcux que nous. Je peux leur résis'-^ 
ter sans doute à l'abri de mes retraii' 
cliezQentspxiaîs s'ils passent le fieuTe, 
«t qu'ils m'assiippnt, avant huit }oi2rs 
noms xnanquons de TÎvres , et zk>u5 
périssons sans co!mi>attre. Braves ^• 
suis , que deyoùs-nôus faire ? faut^il 
aller attaquer ces deux armées réu- 
BÎes , et éviter par la mort une capi-> 
tulation honteuse? faut-il essayer une 
Sfetraîte qui doit encore avoir ses daxk-' 
gers ? 

• Romulus se tait. Métius se levet 
il propose d'envoyer à Rome deman- 
der du secours à ^Talius, et d'atten* 
dre, derrière les retranchements , que 
cecpUeguede Homulu&soit venu le 
dégager. Brutus veut au contraire que 
l'on sorte du camp y qu'on aille pré> 
senler la bataille aux ennemis : et que 
l'on fasse tout dépendre de l'arbitre 
seul des comJbats. HersiHe s'oppose à 



I, I T H E V» 175 

«e projet : Tant qu6 mon père ne peut 
•combattre, dit-elle, gardez-70us d'es- 
pérer de vaincre : la victoire dépend 
da bras de RomiJus; ce bras ne peut 
encore nous la donner. Suivonsd'avis 
«le Mëtius ; restons dans notre camp^ 
enrojoni à Borne chereber de nou- 
veaux guerriers. Msns , pour effrayer 
l'ennemi, pour Tempêeber de rien en- 
treprendre , Numa et moi nous par- 
tirons au milieu de la nuit , nous pë- 
nëtrerons dansle^amp des Samnites; 
et y tandis que , fatigués de leurmar^ 
cBe, enivrés de leurs succès , ils se li- 
Vicmt aii repos^ nous remplirons leurs 
tentes de carnage. Voilà mon avis s 
que mon père l'approuve ^ à l'instant 
même nous partons. 

J^uma l'écouté avec transport ; son 
ceil enflammé suit tous les mouve-^ 
ments d'Hersilie ; son cœur palpitQ 
de joie de se voir choisi par elle : cette 
nuit 9 où ils doivent combattre en- 



176 NU M A POMPILIUS. 

semble , lui paroît la plus belle ^po— 
qud. de sa vie. MaisRomulus ^t éva- 
nouir sou espoir, en. s' opposant au 
dessein de sa fille. Tous les autres ca- 
pitaines proposent des moyens , ou 
impossibles , ou plus dangereux, que 
le mal même. On les discute , le con^ 
seilse prolonge 5 et jusqu'alors on n'a 
&it qu'exposer tous les maux, sans 
trouver un seul remède. 
^ "Tout-à-coup le j eune Numa se sent 
inspiré par Minerve : il demande: la 
permission de parler. Homulus la lui 
accorde , en jettant sur lui des yeiix 
de complaisance. Grand roi, lui dit 
]e béros , je crois qu'il est un mojen y 
je ne dis pas de saurerl'armée ^ mais 
de t'assurer la Yictoire.Les montagnes 
des .Trébaniens sont derrière nous ; 
«es montagnes inaccessibles ont des 
gorges où cent mille bommes peu* 
vent être aisément défaits par quel- 
ques troupes mai tresses des bautçurs. 



1,1 VRB V. ?77 

Qu!pn ^le laisse partir celte nuit mé' 
ia^jk,yfffi la moitié d«s Sabins; de- 
main, ayant la fin du jout, je seïai 
maître tles montagnes. Vous, grand 
roi y pour la première fois vous fui- 
rez devant Tennemi. Que ce mot ne 
vous alarme pas, vous ne fuirez que 
pour vaincre. Les Marsesetles Samni- 
tes vous poursuivront ; vous les enga- 
gerez ais(5ment dans les gorges des 
Trébaniens. Alors vous les attendrez 
die pied ferme, vous les attaquerez à 
votre tour; tandis que mes Sabins et 
moi nous les accablerons de nos flè- 
ches, de nos javelots, et des rochers 
que nous roulerons sur eux. 

Ainsi parle Numa, Homulus l'em- 
brasse ; Vaillant jeune homnDLe,lui 
dit-il, je te devrai plus que la vie : tu 
auras sauvé ma gloire. Cours exécu<- 
ter ton projet : prends avec toi tous 
les Sabins , excepté leur cavalerie y qui . 
te seroit inutile, et dont j^aurai sur- 



lout besoin dans le commenceitteiiS 
de ma- retraite. Vue nuit d'aV-Àiice* 
doit te suffire : pars A rinstftâf méaxe. 
Si tout réussit seton tes desseins ^ Toilà 
quelle est ta rëcompense. En disant 
ces mots, il lui montre Hersilie. 

Numa demeure interdit : la sar— 
prise, la joie, tous les sentimenls ^tu. 
l'agitent, lui 6tent Plisage de la pa~ 
rôle : ses yeux errent à la fois sur Ro-^ 
^ jnulus, sur Hersilie. Enfin il se "pré" 
cipite aux genoux du roi de Home : 
JFils d'un dieu^ s'écrie-t-il, tu viens de 
me rendre invincible. Que les Mar- 
ges, que les Samnites, que tous les 
peuples de ritalie,, se ri^unissent con- 
tre moi ; je me sens l'espoir de les 
vaipcre. Le nom^ le seul nom d'Her- 
«ilie y me rend presque ëgal à toi-mé^ 
me ; l^bonneurde devenir ton gendre 
an'ëleve au rang des demi-rdieux. 

En prononçant ces paroles , sea 
^eux brillent d'amour et de cwrage ^ 



X ï Y R £ V. I75 

il leâ tourne yera son aiïiantê : il lit 
dans les siens qu'elle confirme la pro-* 
îBOsse de Romulus ; et, brûlant d'être 
«n marche ^ il court faire armer les 
Sabin». 

Aussitôt les logions latines , par 
Tordre de Komulus , sortent de leurs 
tentes 9 et yont se former en bataille 
sur le bord du fleuve , pour dérober 
aux ennemis le départ du brave Nu- 
ma. I<es Marses ^qui se croient atta- 
t!f}\és ) accourent à l'autre bord : on se 
lance des âecbes au hasard. Les Ro' 
mains occupent ainsi leurs enuemis) 
tandis que Numa s'échappe par les 
derrières dû camp. 

Il marche , il traverse les épaisses 
forêts qui a^étendent vers Sora; il évi- 
te , par un circuit, les dangereux ma» 
rais d'Aratrie; et , dirigeantsa course 
vers Assile , au point du jour il dé- 
couvre les hautes montagnes desTré-» 
baniens. Avant de s'y engager, le pru- 



l8o NTTMA POMPÎLItr ^. 

dent Numa se fait précéder par quel'- 
que5 soldats armés i\ la légère, et laisse 
derrière lui des guides qui doivent 
iconduire Homulus. Bientôt il pêne- 
tre dans les montagnes , il s'avance 
par des sentiers escarpés. Ses guer- 
riers, fatigués d'une marche précipi- 
^téeyont peine à gravir sur les rocs z 
mais Numa les encourage et les sou- 
tient ; Numa , toujours à leur tèle , 
saisit d'une main les arbres qui peu- 
vent l'aider à monter^ de l'autre il 
fait signe aux soldats de le suivre. S*il 
rencontre un torrent, il le fraucliit le 
premier , et n'ordonne de le passer 
que lorsqu'il est à l'autre bord : si un, 
rocher ferme sa route, il enfonce dans 
les fentes de la pierre son épée ou sou 
javelot 9 pose le pied sur ce foiblc ap- 
pui, s'élance sur des précipices; et, 
parvenu seul à la cime , il appelle ses 
compagnons.L'image d'Hersilie mar- 
che devant lui , et rend tous les cho- 



LIVRE V. l8t 

VLÎDS faciles ; Numa précède son ar- 
mée^ son exemple fait tout surmon- 
ter. 

Enfin il arrive au sommet des mon- 
tagnes ; il est étonne d'y trouver des 
champs cultivés^ des terres labou- 
rées ^ des pâturages remplis de trou- 
peaux. On lui amené quelques ber- 
gers que Numa rassure par ces paro- 
les : Je ne viens point vous opprimer ; 
ne tremblez ni pour vous ni pour vos 
biens : conduisez «nous seulement à 
votre principale habitation ; faites- 
nous fournir des vivres dont vous re- 
cevrez le prix 9 et laissez-nous occu- 
per pour trois jours les défilés de vos 
montagnes. A ces mots» les bergers , 
sans crainte^ servent de guides aux 
Sabins y et les conduisent à leur vil- 
lage. 

Quelle est la surprise, quelle est 
la joie de Numa , en reconnoissanl 
dans les habitants ces même& Rhéates 
X. i6 



iSa NtJMA POMPILItrS- 

qu'il avoit délivra ! Le vieillard qui 
lui avoit parlé le jour du sacrifice s'a- 
vance ; et l'envisageant : O jour heu- 
reux î s'écrie- t-il : mes amis , mes en- 
fants, voilà notre libérateur, voilà ce 
héros si sensible qui nous rendit la 
liberté; voilà Numa !..«. A ce nom, 
un cri général interrompt le vieillard ; 
tous les Rhéates à genoux se pressent 
autour de Numa. Quoi ! c'est vous , 
lui disoit l'un , qui m'avez rendu ma 
mère ! Je vous dois n)OU époux ! di-^ 
soit l'autre. Sans vous , s'écrioit un 
enfant ^ sans vous, je serois orphelin ! 
Fils des dieux , car les bienfaiteurs des 
hommes sont les vrais fils des immor- 
tels, que de grâces nous leur devons, 
puisqu'ils nous donnent la joie de 
vous revoir, de baiser ces mains qui 
ont brisé nos chaînes , de contempler 
un héros qui sait pardonner ! Ah ! dis- 
posez de nous ^ de nos biens , de nos 
vies 5 tout est à vous ici : vous êtes 



LIVRE V. ï83 

notre roi , notre père ; vous êtes plus 
encore, puisse vous fûtes notre li- 
bérateur. 

^uma ne peut entendre ces paro- 
les sans verser des larmes d'attendris- 
sement : ses braves Sabinssont émus 
comme lui. Dëja la douce amitié les 
unit à ce bon peuple : les soldats et 
les habitants se mêlent, s'embrassent, 
donnentetreçoiventtout ce que l'hos- 
pitalité , tout ce que l'amitié peut of- 
frir. Les maisons, les chaumières se 
remplissent des guerriers de Numa ; 
les femmes , les époux ^ les enfants 9 
sont empressés de les servir , de leur 
porter ce qu'ils possèdent. Sabins , 
Rhéates, ce n'est plus qu'un peuple, 
ce n'est plus qu'une même famille. 
Tous aiment et respectent Numa : ce 
seul sentiment les a rendus frères. 

Après avoir accordé quelques heu- 
res à ce spectacle si doux, le héros don- 
ne le signal pour rappeller ses gucr- 



184 NUMA POHFILIUS. 

riers ; et tou» les habitants yiennent' 
£6 rendre au son des trompettes. Cha- 
cun s^est armé de ce qu'il a pu trou- 
ver : l'un porte une épée que la rouille 
ronge depuis long-temps ; l'autre , uu 
bouclier couvert de poussière ; câui~ 
ci , un soc de charrue dont il a fait un 
javelot; la plupart ont des massues 
qu'ils viennent d'arracher aux ar- 
bres. Nous voulons combattre pour 
vous , disent-ils au jeune Numa ; nous 
voulons être de votre armée : si le 
cœur suffit pour faire un . soldat ^ 
vous n'en commanderez jamais de 
plus braves. 

En parlant ainsi , ils se rangent 
d'eux-mêmes, en s'efforçant d'imiter 
les Sabins. Ils se serrent les uns con- 
tre les autres dans des rangs mal ali- 
gnés , et cette phalange bruyante de- 
mande à marcher la première au poste 
le plus périlleux. 

Kuma, le sensible P^uma, veut 



LIVRE V. l85 

en vain réprimer leur zèle; en yain 
il refuse d'exposer des hommes qui 
n'ont de motif pour combattre , que 
l'amour qu'il leur a inspiré : cet amour 
est plus fort que l'autorité de Numa ; 
malgré ses ord^s , malgré ses prières , 
le fils de Pompilius est forcé de roir 
doubler son armée. Alors il leur ex- 
plique ses projets ; il leur confie qu'il 
yeut se rendre maître des hauteurs et 
des po^tf es d'où il poiura écraser l'en- 
nemi. 

hes Rhéates aussitôt guident eux- 
inêmes les Sabins dans les défilés y 
dans les passages les plus dangereux : 
ils leur marquent les places qu'ils doi- 
vent occujper, s'y établissent avec eux, 
coupent des arbres^ roulent des ro- 
chers, pour en accabler les Marses; 
e 1 9 mêlés avec les soldats de leur bien- 
faiteur, décidés à partager tous leurs 
périls, ils attendent impatiemment 
l'armée des Homains. 

i6. 



iÔfi, NyMA POMPILIUS. 

Bomulus arriva bientôt. Par une 
retraite savante , il étoit sorti de son 
camp , attirant et repoussant toujours 
les Marses et les Samnites. Plus il ap- 
prochoit des montagnes, plusThabile 
Homulus affectoit de désordre dans 
sa marche. Son arriere-garde fujoit 
par son ordre ; et l'entrëe des Romains 
dans les montagnes ressembloit à une 
déroute. Sophanor, Léo lui-même, 
sur -tout le chef des Samnites, s'j 
trompèrent ; cette armée d'alliés , 
composée de guerriers plus braves 
qu'habiles ,^ s'engagea dans les défilés, 
croyant poursuivre des fugitifs. 

Komulus, instruit par les envoyés 
de Numa , guida lui-même les enne- 
mis dans les gorges les plus dangereu- 
ses. Alors il cessa de fuir ; alors , à la 
tête d'une colonne terrible, il attend 
les Marses de pied ferme, et les ap- 
pelle au combat. Léo, le brave Léo, 
s'élance sur les Bomains ^ les Samni- 



LIVRE V. 187 

tes et les Marses se disputent à qui 
chargera les premiers, quand une grêle 
de rochers et de troncs d'arbres tom- 
be du haut des montagnes, et yient 
écraser leurs bataillons. Les chefs ^ les 
soldais efiFrayës s'arrêtent , lèvent les 
yeux , et voient toutes les hauteurs 
garnies de lances. Cette vue les glace 
d'effroi ; ils n'osent faire un pas con- 
tre Romulus ; ils ne peuvent retour- 
ner en arrière , Imprudent Numa leur 
a coupe le chemin. Enfermés de tou- 
tes parts dans un champ de bataille 
étroit , embarrassés de leur nombre , 
écrasés sous les rochers que les Rhéa- 
tes et les Sabin s roulent sans cesse des 
montagnes^ les alliés, vaincus sans 
pouvoir combattre , jettent leurs ar- 
mes et demandent à capituler. 

Qui pourroit peindre la fureur de 
Léo? Telle une tigresse d'Hyrcanie 
tombée dans un piège qu'on a tendu 
près de son repaire j et qui se voit en- 



V 



l88 WUMA PÔMPriIU5. 

lever ses petits sans qu'elle puisse les 
défendre, rugit, s'agite, brise dans 
ses dents les pierres qu'elle peut sai- 
sir, les broie avec fureur , et dévore 
de ses jeux brûlants l'ennemi qu'elle 
ne peut atteindre : de même Léo sent 
redoubler sa rage y en entendant les 
cris de son armée vaincue. Non ^ non , 
leur dit-il d'une voix terrible , tant 
que Léo vous commandera, n'espé- 
rez pas qu'il consente à une lâcheté. 
Marses et Samnîtes^ avant de deman- 
der la vie à genoux , ayez le courage 
de me voir mourir. Il dit , et, s'élan- 
çant à travers les armes, à travers les 
rocs, malgré les pierres, malgré les 
troncs d'arbres qui roulent de la mon- 
tagne, il entreprend seul de gravir 
jusqu'au sommet. 

Jjes ÏUiéates et les Sabins se réu- 
nissent aussitôt dans l'endroit où il 
menace d'atteindre ; là ils rassemblen t 
un awas de rochers pour les précipi- 



LIVRE V, 189 

ter sur lui. Mais IQ'uma court vers eux 
et a* y oppose ; il fait cesser ce déluge 
qui alloit accabler Léo : Amis, s'é« 
crîe-t-il 9 respectez son audace : j'ai 
opposé l'avantage du poste à l'avan- 
tage du nombre ; mais à la valeur d'un 
seul bommie je n'oppûse que ma va- 
leur. Arrête-toi, Léo , je vais t'épar- 
gner la moitié du cliemin. 

11 dit, et descend d'un pas tran- 
quille^ repousse loin de lui les Sabins 
qui veulent l'abcompagner, et ren- 
contre son terrible adversaire sur une 
rocbe applanie y environnée de préci- 
pices, et qui ne leur laiâoit que la 
place de s^immoler. Là ils s'arrêtent 
tous deux , se regardent sans se parler : 
ce silence mutuel semble être causé 
par leur admiration réciproque, hes 
deux armées cessent tout combat : 
l'œil fixé sur Léo, sur Numa, chaque 
soldat s'oublie lui-même pour ne s'oc-^ 
cuper que d'eux seuls ^ et le hasard ^ 



190 NUMA poMpri.ru S. 

qui place ces deux héros sur ce théâ' 
tre étroit et élevé , semble les donner 
en spectacle aux deu:t peuples dont 
ils vont faire le destin. 

Léo fut le premier qui rompit le 
silence : Brave jeune homme, dit-il à 
Numa, j'estime le courage que tu 
fais paroître , je me décide avec peine 
à in' éprouver contre toi. Retourne, 
crois- moi , dans tesha taillons, et laisse- 
moi assouvir ma fureur sur des guer- 
riers moins braves que toi. 

Il n'en est point dans notre armée ^ 
lui répond Numa ; le dernier des Ro- 
mains m'égale ; et tu vas connoître 
bientôt si je dois faire naître ta pitié. 
Il dit ; et, ne pouvant lancer son ja- 
velot à cause du peu d'espace, il le sai- 
sit à deux mains et le pousse de toute 
sa force dans la poitrine de Léo. Le 
coup fut terrible ; mais la pointe d'a- 
cier rencontra la peau de lion à'I'en- 
droit où les griffes croisées formoient 



I. I V R 1 V. 19X 

ane triple cuirasse. Ce rempart im- 
pénétrable ëmousse le fer de Numa , 
et la violence du coup brise le javelot 
dans ses mains. 

Léo chaneele ; sa colère augmen- 
te. Il levé sa redoutable massue, la 
fait tourner sur sa tête, et en déchar- 
ge un coup terrible sur le bouclier de 
Nmna. Le bouclier vole en mille pie- 
ces : Numa tombe Un genou à terre , 
et se relevé aussitôt. Il a tiré son épée , 
l'épée de Pompilius ; il n'a plus qu'elle 
pour défense. Léo veut l'atteindre 
d'un second coup ; mais le léger Nu- 
ma l'évile. Tous deux , les jeux fixés 
sur leur arme, attentifs à leurs mou** 
vements , tournant autour l'un de 
l'autre , forcés de ne pas sortir d'un 
terrain bordé de précipices^ ilsj^alon- 
gent, ils se replient, se ^rffit cent 
coups inutiles, évitent cent atteintes 
mortelles : semblables à deux serpents 
d'eau, jettes dans un étroit bassin ^ 



/ 



19a NUMA FOMPILltrS. 

se liant et se déliant sans cesse sans 
pouToîr se piquer de leur dard. 

Enfin Lëo , indigna d'une si lon- 
gue résistance , prend sa massue à 
deux mains , et s'élànçant sur son en- 
nemi , il tient la mort sur ^a tête. Nu- 
ma ne peut plus l'éditer : il se couvre 
ayec son épée 9 foible secours qui n'au- 
roit pas sauyé sa vie, si Gérés n'eût 
veillé sur lui. Gérés , du haut 'de l'o- 
lympe, considéioit cet affreux com- 
bat. Elle voit la massue levée, trem- 
ble , vole , et arrive avant que Numa 
soit atteint. Son invisiUe l>ras détour- 
ne le coup ; et Léo , entraîné par l'ef- 
fort et par le poids de la massue, le 
grand Léo tombe comme un pin de 
cent ans déraciné par le tonnerre. Nu- 
ma se^réApite sur lui; d'une main 
il le sa^^a gorge, de l'autre il pose 
sur son cœur la pointe de son épée : 
Ta vie est à moi , lui dit^il ; mais je ne 
puis donner la mort à un si vaillant 



LIVRE V. îg3 

g;uerrier.i Viens signer la paix : j'aime 
xnieux êire ton tanJL que ton vain- 
queur. 

' £n disant ces mots 9 Kuma se le- 
v&, et remiet son glaive dans le four- 
reau. Léo , à peine debout , embrasse 
son généreux ennemi. Tous deux, se 
tenant par la main , descendent vers 
les bataillons marses, occupes déjà 
de nommer des vieillards pour aller 
traiter avec Romulus. 

^uma, suivi de Léo, les conduit lui- 
même au roi de Rome : Numa sollicite 
en faveur des Marses. Romulus accor- 
de la paix. Vous remettrez en liberté , 
dit-il , mon allié le roi de Campanie; 
vous lui rendrez ses trésors et ses cap- 
tifs. Quant aux terres des Auronces , 
que ce monarque vous redemandoit y 
elles seroient toujours dans ses mains 
ou dans les vôtres un sujet étemel de 
discorde ; elles resteront en mon pou- 
voir. Pour vous dédommager de c« 
I. 17 



194 WtJltA POlttPILÎXTS. 

sacrifice, le loi de Capoue tous lais«« 
sera )a yille d'Auxence; et son fila 
Capis demeurera chez tous en otage 
jusqu'à l'exéculion du traité* 

Les Marses ^ plus fayorisës par ceMe 
paix que le roi de Gampanie^ l'accep- 
tent sans balancer; et Romulus, qui 
devient maître d'un nouveau pays , 
compte pour rien les intérêts d'un al- 
lié qu'il méprise. Mais il veut récom- 
penser Numa : Vaillant jeune hom- 
me, lui dit-il, tu triompheras à ma 
place ; tu entreras dans Kome sur mon 
char , à la tête de mon armée : Léo 
marchera devant toi; et tu recevras 
la main de ma fiUe à Tautel de Ju- 
piter. 

Grand roi y lui répond Numa , c'est 
à vous seul que le triomphe est dû $ 
la main d'Hersilie suffit à ma gloire. 
Quant au brave Léo> je ne suis point 
son vainqueur. Romains^ ce n'est pas 
sous moi qu'il a succombé ; Cérès a 
quitté l'olympe pour me donner la 



I» I VR E V, 195 

victoire. Ketournez vers votte peu- 
ple y Léo ; vous êtes libre et invinci- 
ble ) car vous n'avez cédé qu'aux im- 
XDortels. 

Il dit : les Romains et les Marses 
croient entendre parler un dieu. Léo 
se précipite dans ses bras $ le serre con- 
tre son sein ^ en pleurant d'admira- 
tion. Il veut désavouer Numa , il veut 
-ayoir été vaincu. MaisNuma rend 
compte aux deux armées du secours 
qu'il a reçu de Cérès : il remercie bau- 
tement la déesse de lui avoir sauvé la 
vie , et se couvre d'une gloire immor- 
telle en refusant celle qu'il ne méti- 
toit pas. 

Cependant la paix est signée. Le roi 
deCampanie est libre; Bomulus a livré 
Capis ; déjà des troupes sont parties 
pour s'emparer du pays des Auronces. 
Numa et Léo ne se quittent point sans 
se jurer une éternelle amitié. Avant de 
se séparer, ces deux héros se font des 
présents. Numa fait accepter "k soa 



<>' 



196 NUHA POMPIIilUS. 

ami le superbe coursier de Thraôe qne 
Tatius lui a donne. Léo présente à 
JN'uma un oasque forgé par Vulcain , 
qu'il tient du chef des Samnites : Gar- 
de-le toujours , lui dit-il', et garde-moi 
sur-tput ton amitié ; je te donne ma 
foi de te consacrer ma vie 9 aussitôt 
que j'en pourrai disposer. Tels furent 
les adieux- de ces deux héros. 

Bomulus y qui se dispose à repren- 
dre le chemin de Rome , fait monter 
Hersilie et Numa sur le même char, 
et veut qu'ils marchent tous deux à la 
tête de son armée. Numa, au comble 
de ses vœux, ne peut contenir ses 
transports : il est auprès de celle qu'il 
aime ; il est sûr de la posséder. Ce^e 
idée lui ôte à la fois et la parole et la 
raison. Numa^ couyert de gloire^ Nu- 
ma , le favori de Romulusy le sauveur 
de l'armée^ tremble encore auprès 
d'Hersilie. Il la regarde et n'ose lui 
parler; c'est en vain qu'il l'a obtenue ^ 
fl ue peut croire qu'il Ta méritée. 



LIVRE V. 19/ 

L'armëe romaine ayoît déjà repas- 
sé le Liris^ quand un courier couvert 
de poussière demande à grands cris 
Tourna, et se présente à lui avec un 
visage baigné de larmes. Numa in- 
quiet l'interroge y et craint quelque 
funeste événement pour Tatius. Je 
ne viens point de Rome , lui dit l'en- 
voyé , je viens de la forêt sacrée , et du 
temple de Cérès. Le vénérable TuUus 
n'a pu soutenir votre absence ; il n'a 
pu sur - tout soutenir votre oubli : il 
touche aux portes du trépas 9 et vous 
demande la grâce de vous voir encore 
avant de mourir. 

A cette parole , Numa jette un cri , 
s'élance du char; et, sans se donner 
je temps, ni de dire adieu à Hersilie^ 
xii de parler à Romulus y il prend un 
coursier de sa suite y et yole vers la 
Sabinie. 

FIN su LIVRE CINQUIEME. 



SOMMAIRE 



DU LIVRE SIXIEME. 

Joie de Tullus en revoyant Numa. Soins 
tendres et pieux que lui rend le héros. Sages 
conseils du pontife. Mort de Tullus. Douleur et 
regrets de Numa. Il yeut retourner auprès d'Her- 
«îlie. Il passe dans uti pays dévasté par cette 
princesse, et revient à Rome, saisi d'horreur. 
Discours de Romulus à son peuple. Réponse de 
Talius. L'hymen d^Hersilie et de Numa s'ap- 
prête. Tatius est assassiné. Numa le secoiut , et 
lui jure d'épouser sa fille. 



LIVRE SIXIEME. 

Nu M A pressoit les flancs de son cour- 
sier , et suivoit en pleurant le cours de 
l' Anîo : il fujoit une maitresse adorée 
au moment de devenir son époux ; il 
renonçoit aux honneurs du triom- 
phe. Mais ce n'étoient point ces sa- 
crifices qui faisoient couler ses lar- 
mes . c'étoit le danger de Tullus, c'ér 
toit le repentir d'ayoir presque oublié 
ce vieillard , pour ne songer qu'à l'a-» 
xnour. Il redoutoit les reproches qu'il 
alloit en recevoir; il craignoit davan- 
tage de ne plus le trouver vivant. Hé- 
}as ! se disoit-il à lui-même, si je ne 
l'a vois pas quitté > j'aurois peut-être 
prolongé ses jours y j'aurois du moins 
soulagé ses maux : c'étoit à. moi de 
rendre à sa vieillesse les soins qu'il a- 
voit donnés à mon enfance. Je suis un 
ingrat: ce reproche empoisonnera m^ 



200- NtJMA poaiPïLiTrs- 

vie ; la gloire ne pourra pas m'en con- 
soler. Ah ! qii'iinportent les louanges 
du monde entier, quand notre cœur 
nous fait un reproche ! 

Ainsi parloit Niuna ; il a dëja tra- 
versé les campagnes de Carséoles. 
Sans perdre un moment , il laisse der- 
rière lui l'aimable Tibur, la cascade 
de l'Anio, la forêt d'Erétum, et il 
commence à découvrir le bois sacré 
et le faite du temple. O combien cette 
vue lui fait naître de sentiments tris- 
tes et doux ! Combien son ame est é- 
mue en revoyant les'lieux de sa nais- 
sance ! Mais un intérêt plus puissant 
l'entraîne ; il court, il arrive à la mai- 
son du pontife , le cherche , le de- 
mande y le découvre enfin sur sou lit 
de douleurs, entouré de prêtres et de' 
pauvres. 

A cette vue , ]^uma jette un cri, 
se précipite , tombe à genoux , saisit 
la main de TuUuS; la couvre de bai- 



tIVHE VI. âOX 

sers et de larmes. Le yieillard) dont 
les foiHes paupières étoîent baissées ^ 
les relere , et apperçoit Numa... Aus« 
sitôt un rayon céleste semble descen- 
dre sur son front; ses jeux s'animent > 
ton YÎsagé se colore : O mon fils, s'é- 
crie-tr-il , mon cher fils, je te revois , 
les dieux ont exaucéma prière f Viens 
te jetter à,2ins mes bras : yiens^ h&te+ 
toi ; je crains de mourir de joie ayant 
de t'ayoir embrassé. £n disant ces 
mots , il se soulevé avec peine , et tend 
à Numa ses mains tremblantes. Il le 
saisit, il le presse contre sa poitrine , 
il ne peut plus ni lui parler ni le dé- 
tacher de son sein. Le jeune homme y 
qui baigne de pleurs la longue barbe 
blanche de son père, ne lui répond 
que par des sanglots. 

La secousse qu'éprouve Tullus é« 
puise ses foibles organes. Il retombe 
sans mouvement^ presque sans vie, 
jnais tenant toujours la main de Nu^^ 



I 



toi NUMA POMPtLITJS. 

ma. On s^empresse autour du vieil- 
lard ; la Yoix de son fils le ranime ; 
il ouvre, les yeux. A peine a-t^ilre* 
trouvé l'usage de la parole , ^'il or- 
donne, qu'on le laisse seul avec son 
fils, Alorsl'embrassant de nouveau : 
Tu m'es donc rendu ! lui dit-^i]. Ah f 
que les dieux à présent disposent de 
mes jours ; que la cruelle parque ea 
coupe lia trame : je t'ai revu , je meurs 
content* Si j'avois plus de moments 
à jouir de ta présence , je pourrois te 
faire quelques reproches ; mais le peu 
d'heuïes qui me restent ne suffiront 
pas pour ma tendresse. Ne parlons 
que d'elle et de toi. Baconte - moi , 
mon filS) raconte -moi ce que tu as 
fait : le bonheur t'a suivi sans doute ; 
car tu n'as pas eu le besoin de mo 
confier tes peines. Apprends<moi tous 
tes succës : ce récit retiendra mon a* 
me fugitive; ou du moins ma mort 
«era plus douce , si les derniers mots 



tîVRE VI. 2ù3 

«pli fiappeat mon oreille sont l'asm-^ 
lance .que je te laisse heureux. 

Alii !. ihosL père ^ lui rëpond Nunia , 
il n'est'fxkis de bonheur pour moi,' jii 
les<lieax nç prolongent pas votre vie ^ 
s'ils ne- Raccordent pas à mes larmes » 
au repentir, à la douleur où }e<sui9 
d'avoir pu TOUS abandonner y d'avoir 
pu oubliée mon père ^ et..«. 
. Tu me parles toujours de n^oi^ in- 
terrompt le vieillard , tandis que toi 
seul jiL'intëresses. Tu ne m'as point 
oublié 9 puisque tu m'aimes 9 puisque 
tu m'aimas toujours. Je suis content 
de ton cœur; ne sois pas plus difficile 
que ton ancien maître. Parle -moi de 
mon iils : voilà le plus pressant besoin 
de mon ame. Si tu as commis quel- 
ques fautes, ne crains pas de me les 
révéler 2 tu connois ton père, ce n'est 
pas au moment de te quitter que tu 
le trouveras plus rigide. 

£n disant ces mots il tend la maia 



A04 KUMA rOMFILIVS. 

à JS^uma ; malgré les douleurs aiguê's 
qu'il éprouve , il le regarde avec un 
tendre sourire. La rougeur du jeune 
Iiécos se dissipe peu-à-pen 9 ses traits 
Teprennent leur sérénité 9 ses yeux 
BOjës de larmes se tournent vers le 
yleillard avec douceur et ayec con- 
fiance : ainsi la rose yermeille , dont 
un orage a courbé la tige, relevé dou- 
cement sa tête humide aux premiers 
rajoDS du soleil. 

Al(M*s Numa raconte son arrivée 
dans Rome 9 l'accueil qu'il reçut du 
bon roi , Famour brûlant qui le con- 
sume, et tout ce que cet amour lui 
fit entreprendre. La simple vâité pré- 
side à son récit : Numa se reconnoit 
coupable de n'avoir pas suivi les con- 
seils du pontife, et d'avoir quitté Ta- 
tius^; il ne cherche pas à déguiser ses 
feutes , il oublie plutôt ses exploits. 

Tullus l'écoute , et ne sent plus ses 
maux :. sa tendresse suspend 89S dou- 



-^, 



LIVRE VI. 10$ 

leurs. Mais il levé les yeux vers lo 
ciel^ en apprenant qufHersilie en- 
flamme le cœur de Numa : Cruel A- 
lùour ! s'ëcrie-t-il , je reconnois bien 
là tes cpups ! tu fais brûler ce ver- 
tueux jeune homme pour la fille de 
ce roi impie qui nous força , par la 
plus cruelle injure, de devenir ses al- 
liés i qui se servit du nom des dieux 
pour nous attirer dans le piège, pour 
plonger la^abinie dans l'opprobre et 
dans le deuil. O mon cher fils, de 
quels périls je te vois environné ! tu 
te crois au comble du bonheur , par- 
ce que Romulus t'a promis sa fille : et 
moi je pleure sur les maux affreux 
que va causer cet hjmënée. A peina 
seras'tu le gendre de Romulus, que 
tu perdras l'amour des Sabins : tu se- 
ras suspect à Tatius même ; tu de- 
viendras peut-être son ennemi. Car 
ne te flatte pas de voir durer toujours 
l'intelligence qui subsiste entre les 
I. 18 



K)6 NTTMA POMPILIUS» 

^eux* rois ; la haine vit au fond de 
leurs coeurs : la moindre éûncello 
fera éclater l'incendie ; alors tu seras 
forcé de clioisir entre le père de ton 
épouse 5 et le parent , l'ami de ton 
père ; entre ton roi légitime ^ le plus 
}Ust« , le plus vertueux des hommes , 
et un roi de brigands qui n'a jamais 
connu de droit que la force, de vertu 
que la valeur , dont le premier ex- 
ploit fut d'égorger son frère 9 et qui 
scella son alliance avecles Sahins par 

le sang de Pompilius Tu frémis ! 

Voilà pourtant quel est celui que tu 
dois appeller ton père. Dieux immor- 
tels , détournez mes funestes présa-^ 
ges, ou arrachez de ce cœur inno- 
cent le trait empoisonné qui doit dé- 
truire en lui la vertu, la piété, Ta- 
Biour sacré de la patrie ! 

Ainsi parloit le vieillard. Jfuma , 
les yeux baissés ^ n'osoit répondre 5 le 
seul nom de Pompilius l'avoit inler- 



li j V R E VI. â07 

dit* Tullus. a pitié de sa douleur, il 
craiut de trop l'affliger- par ses rëfle-r 
zions séyeres ; et , rompant ce pénible 
entretien ^ il remet à un autre instant 
les vérités qu'il veut encore lui dire* 
Ainsi le disciple d'£sciilape divise le 
remède salutaire, mais violent, qui 
doit guérir son foible malade. 

Des ce moment , Numa se charge 
lui seul de tous les soins qu'on rend 
au pontife. Le jour, la nuit, toujours 
à ses côtés, toujours occupé de l'es« 
poir de le sauver , ou de la crainte de 
le perdre , il veille sur tous ses ins- 
tants*, il souffre de tous ses maux : la 
tendre mère qui garde son fils au l^t 
de mort n^a pas plus de zèle , plus d'at- 
tention , plu» de patience , que Nu- 
ma. Si Tullus prend un breuvage > 
c'est de la main de son fils ; si Tiîllu& 
dit une pardie, c'est toujours son fils 
qui répond. Il le plaint et l'enconra»- 
ge , dévore ses pleurs pour lui soiw 



.208 IfUMA POMPILITJS. 

rire^ affecte sans cesse une joie^ une 
espérance , qu'il n'a pas. Il remplit à 
la fois près de lui l'office d'ami , de 
£ls , d'esclave, il suffit seul pour tous 
CCS devoirs ; et le vainqueur de Léo 
n'a pas trouvé dans sa victoire un plai- 
sir si doux , si touchant pour son ame ^ 
qu'il en éprouve à servir son bienfai- 
teur. 

Mais en peu de jours le mal aug- 
mente ; la dernière heure de Tullus 
approche. Ce moment n'a rien qui 
i'effraie : le vénérable pontife a tou- 
iours vécu pour mourir. A chaque 
moment de sa vie, il a toujours été 
prêt à paroi tre devant le redoutable 
juge ; tous ses jours se sont ressem- 
blé$ , l'instant qui va finir ses maux 
va conmiencer sa récompense. 

Il n'est occupé que de Numa ; il 
fait éloigner tous les témoins , prend 
sa main qu'il serre dans la sienne , et 
lui dit ces paroles : Mon fils, je vais 



LIVRE VI. 26^ 

mourir. Les soins que tu m'as rendus 
ont fait plus que t'acquitter arec moi : 
c'est TuUus qui te doit de la recon- 
noisaance ; il est doux pour lui d'em« 
porter au tombeau ce sentiment. Mais 
dans une heure je n'aurai plus besoin 
de Numa ; et Numa aura peut-être 
bientôt besoin de Tullus. O mon fils , 
que cette idée me rend la mort dou- 
loureuse ! Ton amour pour Hersilie 
remplit mes derniers moments d'à- 
mertume et d'effroi. Ton coeur s'est 
almsé, n'en doute point : pressé du 
besoin d'aimer, il s'est enflaminé pour 
le premier objet qui l'a séduit ; et d'un 
court moment d'ivresse il a fait une 
longue erreur* 

Numa^ il est deux amours^ nés 
pour le bonheur et pour le malheur 
du monde. L'un , le plus commun ,, 
le plus brûlant peut -être , est celui qui 
te conAime. Son empire est fondé sur 
les sens ; il nait par eux et vit par 

18. 



5IO NXTMA POMPlLXlTff. 

eux : il n'IiaBite pas noire cœur, il 
coule dans nos veines ; il nVleve pas 
notre ame , il la subjugue, il n'a pas 
besoin d'estimer 5. il ne désire que de 
Jouir. Cet amour méprisable n'a rien 
de commun avec notre ame : juge si 
la félicité peut venir de lui. Non, mon 
fils y les dieux ne lui ont donné de pou- 
voir sur les hommies, qiie pour humi- 
lier lelir orgueil. 

L'autre amour, présent céleste ^ 
naît de l'estime , et vit par elle. Il est 
moins passion que vertu ; il n'a point 
de transports fougueux , il ne connoît 
que les sentiments tendres. Celui-là 
réside dans l'ame ; il l'échauffé sans 
la consumer, l'éclairé et ne la brûle 
pas : il lui fournit la seule nourri- 
ture, qui lui soit propre , le désir d'at- 
teindre à toutes les perfections. Sts 
plaisirs sont toujours purs ; ses peines 
mêmes ont des charmes. Au milieu 
des plus grandes soufiraDces, il jouit 



LiVKE VI. air 

d^une douce ptiix ; c'est cette paix qui 
seule rend heureux. Tu l'éprouve- 
ras^ mon iils ; tu sentiras que les hon- 
neurs, les richesses, la volupté, la 
gloire méme^ ne remplacent point 
cette paix que donne la seule inno- 
cence ; la vieillesse , qui détruit tout ^ 
semble en augmenter la douceur. 

C'est à toi , mon fils , de me dire 
auquel de ces deux amours ressemble 
celui que tu sens. O Kuma y crois un 
père qui t'aime , qui ne regrette de la 
vie que le plaisir de veiller sur ton 
bonheur. Tu ne le trouveras jamais 
ce Bonheur, tant que tu ne pourras 
pas commandera toi-même ^ tant que 
tu n'auras pas sur tes passions un em^ 
pire souverain. Garde-toi sur- tout de 
penser que cet empire soit impossible 
à notre foiblesse. Descends dans toi- 
même y mon fils , tu trouveras tou- 
jours une vertu toute prête à com- 
battre le vice qui veut te séduire. -5i 



312 NVMA P0MPILIT7S. 

la beauté enflamme tes sens ^ la sa- 
gesse est U pour te défendre ; si de 
trop grands irayaux te lassent, le cou- 
rage vient te soutenir ; si l'injustice 
te révolte , l'amour de l'ordre te rend 
soumis, et si le malheur t'accable , 
la patience vient à ton secours. Ainsi, 
dans toutes les situations de ton ame^ 
le ciel t'a muni d'un consolateur ou 
d'un soutien. Profite donc des bien- 
faits du créateur, et cesse de te croire 
foible , pour te réserver le droit de 
tomber. 

Mais je sens que la mcAt s'appro-^ 
che, et que ma voix va s'éteindre. O 
mon cberfils , je t'en conjure^ étouffe 
un fatal amour qui doit te rendre à 
jamais malheureux. Je n'ai plus qu'un 
xnot à te dire : tu conviens toi-même 
que cette passion , à peine naissante^ 
te fit oublier TuUus ; qui peut te ré- 
pondre qu'elle ne te fera pas oublier 
la vertu? J'ai vu que tu m'aimois au- 
tant qu'elle ! 



LIVRE VI. 5l3 

Telles furent les dernières paroles 
de Tullus. Il expira bientôt dans les 
bras deNuma , en lui parlant encore 
de sa tendresse , en lui adressant son 
dernier soupir. 

Quelque prévue que fut cette mort^ 
elle pensa coûter la rie au fils de Pom- 
pilius. Il fallut l'arracher de dessus le 
corps du pontife ; il fallut yeiUer sur 
son déses|)oir* Épuisé par les veilles , 
par la doUleur, noyé dans les larmes y 
se refusant toute nourriture , Numa 
voulut porter lui-même sur le bûcher 
le corps de ^on bienfaiteur. On le vit 
s'avanceir à la tête des prêtres et de . 
tous les habitants de laSabinie,pâle9 
hâve ^ baigné de pleurs ^ chargé de ce 
fard<*au si c-Iut. Il le pose sur le bû' 
cher , il le regarde long-temps d'un 
œil fixe , l'embrasse mille fois , et ne 
pent se résoudre à s'en éloigner. 

O mdn père ! s'écrioit-il avec des 
5ahglotS9 je ne vous re verrai donc 



SI4 NUMAPOMPILITTS. 

plus ! je ne vous reverrai jamais! Cette 
bouche ne m'assurera pins, de votre 
amour ! ces yeux ne se rouvriront plus 
pour me regarder avec tendresse ! O 
dieux ^ qui m'aviez dëja privé desau- 
leurs de mes jours, pourquoi me faire 
éprouver deux fois cette affreux mal* 
Leur ? Oui 9 c'est aujourd'hui que je 
perds encore etPompilius y et ma'mc- 
re y et mon maître ^ et mon hienfai- 
leur: tous les biens quç le ciel donne 
à l'homme pour le soutenir y pour le 
consoler, tous me sont ravis dans 
TTullus. La terre est vaide pour moi: 
je n'y retrouverai plus TuUus ! Ve- 
nez^ venez vous joândre à moi 9 vous > 
pauvres , vous infortunes , qui res- 
tez aussi orphelins; notre malheur 
nous rend frères : venez , venez bai- 
ser encore ces restes froids et inani- 
més du bon père, que novs avooa 
perdu. 
A ces mots , tou& les pauvres s'a- 



LIVRE VI. 21 5 

vancent, tous- les Sabins jettent des 
cris. On ne peut plus distinguer de pa- 
roles, on n* entend que des sons inar- 
ticulés, de profonds gëmîssements. 
Ils redoublèrent dt;s que l'on vit la 
flamme s'ële ver eu ondoyant. Nu ma, 
par un mouvement involontaire, s'é- 
lance pour reprendre le corps ; mais 
o» l'arrête ^ et le feu a bientôt' con- 
sumé la dépouille mortelle du plus 
juste des hommes. Alors un profond 
silence succède aux cris douloureux. 
Les Sabins ^ les prêtres , Numa lui- 
même y regardent d'un œil morne cet 
amas de cendres, seul reste de celui 
qu'ils pleurent ; tous considèrent avec 
une douleur muette la poussière de 
l'homme de bien. 

Cependant on éteint avec du vin 
les restes du bûche|',on recueille la 
cendre de TuUus , on la déposé dans 
une urne ; Numa la porte dans le mê- 
me caveau , sur la même tombe , où 



2l6 NUUA. TOMVÎIrlVS, 

repose l'urne de sa mère. Soyez unief^ 
dit-il, cendres c[ue j'adore ; soyez-le 
après le trépas y comme les âmes qui 
TOUS animoient l'ëtoient pendant vo- 
tre vie. Puissent ces âmes pures et 
heureuses se féliciter dans l'élysëe , 
sinon des vertus de leur fils, du 
moii^s de sa tendresse et de sa piété ! 
Alors il coupe sa longue chevelure 
hlonde, et la consacre aux mânes de 
TuUus, Il immole dix hrebis noires à 
l'Érebe ; ce sacrifice finit des funé- 
railles si touchantes. 

Après avoir rempli ces tristes de- 
voirs 9 Numa se met en marche pour 
rejoindre l'armée y méditant les con- 
seils de Tullus. Mais c'est en vain 
qu'il s'avoue à lui-même la vérité de 
ses avis , les dangers dont il va s'en- 
tourer, la douleur, qu'il va causer à 
Ta tins et à son peuple ; c'est en vain 
qu'il éprouve une secrète hoxreur , en 
songeant qu'il sera le gendre de celui 



LIVRE VI. iï7 

qui causa la mort de ses parents t l'i^ 
tnaged'Hersilie) la crainte de la voir 
passer entre les bras d'un rival, tous 
les transports de l'amour y tous les 
tourments àe la jalousie , se réunis- 
sent pour l'emporter sur sa piété ^ 
sur sa raison. Numa gémit de déso- 
béir aux derniers préceptes du pon- 
tife; il conjure, en pleurant, ses içâânes 
de lui pardonner tant de foiblesSe:car, 
depuis la mort de TuUus , Numa crut 
toujours que son ombre étoit le té- 
moin assidu de tputes ses actions y 
de ses plus secrètes pensées; et cette 
crainte salutaire lui valut de non- 
Telles vertus. 

Numa espéroit retrouver l'armée 
sur les frontières des Hemiques t 
mais il apprit à Trébie que Romu- 
lus^ avec la moitié de ses troupes^ 
étoit allé surprendre Préneste; tau- 
dis qu'Hersilie ^ avec l'autre moitié , 
marchoit contre le roi des Hemiques, 
I. 19 



ai8 NUMA POMPILItJ^. 
Le refus qu'avoit fait ce prince <ïe 
laisser passer les Romains, quand ils 
alloient attaquer les Marses , avoit 
semblé un outrage à l'implacable Ro- 
mulus : il avoit prescrit à sa fille d'en 
prendre ime affreuse vengeance* La 
cruelle princesse ne lui avoit que trop 

obëi. 

Kuma y qui croît voir des dangers 
dans l'exp'édilion d'Hersilie , brûle 
d'être auprès de son amante ; il mar- 
che le jour et la nuit pour la rejoin- 
dre plutôt. Quelle est sa surprise , 
quelle est sa douleur , en mettant le 
pied sur les terres des Berniques ? 
Hersilie a marqué son passage par 
la ruine et la désolation. Ses foibles 
ennemis ont fui devant elle; Hersilie 
les a poursuivis le fer et la flamme à 
la main. Les épis couchés sur la terre 
ont été broyés par les pieds des che- 
vaux; les arbres sont coupés à hau- 
teur d'homme , leurs branches dis- 



i.,i V B E VI. ai^ 

|>ers^es attestent par quelques fruits 
leur ancienne fertilité : les villages 
réduits en cendres fument encore de 
rincendie. Le gltûve a immolé tous 
les habitants qu'on a pu atteindre :1e 
cadavre du laboureur est auprès de 
sa charrue brisée : la mère dépouillée 
et no^urtrie tient son enfant mort sur 
sqii^ein : l'époux et l'épouse égorgés 
sont étendus l'un auprès de l'autre ; 
leurs bras sanglants et roidis sont res- 
tés entrelacés : de longs ruisseaux de 
sang vont se perdre dans des mon- 
ceaux de cendres; et des vautours af- 
famés 9 seuls êtres vivants dans ces 
demeures désolées y se disputent à 
grands cris les affreux présents d'Her- 
silie. 

O dieux immortels ! s'écrie Nu- 
ma ; et voilà celle dont je s^ois l'é- 
poux ! et voilà la pompe de mon hy- 
ménée ! Hersilie ! est -il possible que 
TOUS ayez commis ces horreurs ! Bo- 



320 WUMA POJTÎILrUff. 

mulus les avoit prescrites : maïs 
ëtoi t-ce à sa fille de s*en charger ? Ah ? 
quel que soit le respect que Ton doive 
à son père , à son monarque , on en 
doit davantage à soi-même , à Thu- 
manitë ; et quand un roi ordonne le 
erime , on meurt plutôt que d'obéir. 
!Et moi , qui venois la défendre; moi , 
qui volois pour la secourir , }e ne 
marche que sur ses victimes! Je foule 
une terre humide du sang qu^elle a 
répandu! Exécrable droit delà guerre, 
Toîlà donc ce que tu permets ! voilà 
ce qii*ont produit mes* exploits , et 
les suites de cette gloire pour laquelle 
fai tout quitté ! Ouï;, j'ai oublié Tut-^ 
lus , j'ai abandonné Tatîus , pour de- 
venir le compagnon des tigre» qui 
«nt versé tant de sang : j'ai égalé leur 
fureur dans les combats ; et je me suis 
cru un héros ! O Tullus , pardonne- 
moi cette affreuse erreur: je la rejette 
è jamais de mon ame. Le vrai héroa 



L t T R X VI, SL2t 

est celui qui défend sa patrie atta- 
quée : mais le roi , mais le guerrier 
gui rëpand une seule goutte de sang 
qu'il auroit pu épargner, n'est plus 
qu'une bête féroce y que les hommes 
louent, parce qu'ils ne peut ent l'en- 
chaîner. 

Kuma s'éloigne alors de cette scène 
de carnage; il renonce à suivre les tra- 
ces d'Hersilie , de peur d'avoir en- 
core à rougir de son amante. Il revient 
sur ses pas y sort du pays des Berni- 
ques ; et, le cœur flétri , humilié d'ê- 
tre un guerrier , il prend le chemin 
de Rome. 

• Déjà toute l'arrilée y étoit rentrée. 
Au moment de l'arrivée de Numa , 
Bomulus remercioit les dieux au ca- 
pitole^ de tout le mal qu'il ayoit fait 
9UZ hommes^ et s^efforçoit^pour en- 
noblir ses cruautés, d'y associer les 
immortels. 

Numa. se rend au capitule , où Ta* 

19. 



a22 NUMA POMPILIUS. 

tiuSjSa fille, et les Sabinsjassistoientai^ 
sacrifice. Il monte. Du plus loin que le 
bon roi Tapperçoit^ il court aussi vite 
que son ége le lui permet y et presse 
dans ses bras le Jils de Fompilius. Le 
vieillard pleure de joie de le revoir : 
il pleure bientôt de tristesse , en ap- 
prenant la mort de Tullus. O mal- 
heur de la vieillesse ! s'ëcrie-t-il ; on 
survit donc à tout ce qu'on aime ! 
Nu m a , je n'ai plus que ma fille et 
loi 5 je vais réunir sur vous deux tous 
les sentiments de mon ame : j'ai du 
moins l'hemreuse espérance de finir 
mes jours avant vous. 

£n disant ces mots , il prend la 
main de sa fille, la joint à celle de 
Kuma , et les serre contre son cœur. 
Tatia rougit; elle sent trembler sa 
mai^n en touchant celle de A'uma ; 
elle baisse les yeux vers la terre , et 
n'ose regarder le héros. 

Mais le héros cherchoit Hersilie: 



- t I V R. E VI. 223 

îl la découvre auprès de Bomulus. 
Cette vue rend à son amour toute sa 
force ^ toute sa violence, et détruit 
en un moment l'effet des conseils de 
Tullus. Numa se hâte de rendre au 
Lon roi ses tendres caresses ; et ^ se 
dégageant de ses bras, saluant froide* 
ment sa £lle , il se presse de joindre 
Bomulus. 

Le roi de Rome l'embrasse ; il le 
présente à son peuple , et commande 
le silence. 

Romains ^ s'écrie-t-il , vous m'a- 

* 

vez vu triompher ; mais c'étoit à Nu- 
ma de triompher à ma place : c'est à 
Kuma que je dois ma victoire. Je lui 
donne pour récompense celle que 
tant de rois ont vainement deman- 
dée, celle qui dédaigna tant de héros , 
ma jElUe. 

A cette parole 5 les Romains pous- 
sent des cris de joie : les Sabins gar- 
dent un morne silence ^ Tatius de- 



324 WXTMA POMPTLlTry. 
meure immobile^ comme an homnir 
qui vient de ycdr toml)er la foudre à 
ses pieds ; Tatia pâlit y eu se rappro' 
chant de son père. Hersilie la remar- 
que y et fixe sur elle des jeux më* 
contents. Numa , couvert de rou- 
geur , promené des regards inquiets 
sur Tatia , sur He^iHe ,. sur les Sa- 
bins , sur Tatius. 

' Bomulus, sans être ëmu, continue ? 
]>emain cet auguste byménëe ^ac- 
complira sur cet autel charge des dé- 
pouilles de l'Italie : )e le consacrerai 
par des jeux solemneis, qui dureront 
dixjours. 

Au mot de jeux y les Sabins se re- 
gardent en fronçant le sourcil y Ta- 
tius levé les yeux au ciel > Numa 
baisse les siens vers la terre. 

Homains , poursuit Romulus , a- 

prèÀ avoir acquitté les dettes de la 

'reconnoîssance , je m'occuperai de 

nouveau de vos intérêts. Je viens d« 



LITRE V r. aaS 

con(Ju^rirle pays des Auronces, maïs 
cette ^augmentation de votre terri- 
toire vous doit être peu avantageuse ,, 
tant que vous en serez sépare» par le» 
Volsques. Il est un moyen de la ren- 
dre utile , c'est de soumettre les Vols- 
ques : dans dix Jours je marclie con- 
tre eux. Romains , vous êtes n^s pour 
la guerre : vous ne pouvez voufi agran- 
dir, vous soutenir même^ que par 
elle. La paix seroit pour vous le plus 
grand des flëaux:elle amollîroit vos 
courages, elle affoiblîroit vos bras in- 
vincibles. Jugez de davantage que 
vous aurez toujours sur les autres na- 
tions , lorsque , ne quittant jamais les 
armes, vous perfectionnant sans cesse 
dans l*art difficile des h^ros, vous at- 
taquerez un ennemi ënervë par une 
longue paix : quand même , ce qui est 
impossible , son courage seroit ^gal 
au vôtre , il ne pourra vous opposer ni 
«des forces ni une expérience égales^ 



/ 



aia6 NTTMAPOMPILIUS. 

Avant que ces foibles adversaires se 
soient aguerris en combattant contre 
TOUS, avant qu'ils aient appris de vous 
l'art terrible dans lequel vous serez 
maîtres , ils seront défaits et soumis. 
Ainsi, attaquant tour-à-tour tous les 
peuples de l'Italie , les divisant pour 
mieux les vaincre, vous alliant avec 
les foibles, et les accablant après vous 
en être servis, vous parviendrez eu 
peu de temps à la conquête du mon- 
de , promise à Rome par Jupiter. 
Toutes les voies sont permises pour 
accomplir les volontés des dieux ; et 
la victoire justifie tous les moyens 
qui l'ont procurée. Romains, ne son- 
gez qu'à la guerre ; qu'elle soit votre 
unique science, votre seule occupa- 
tion. Laissez , laissez les autres peu* 
pies cultiver un sol ingrat qu'ils ar- 
rosent de leurs sueurs ; laissez - les 
«'occuper du soin d'acquérir des tré- 
sors par le commerce, par l'industrie^ 






LIVRE VI. 227 

par toutes ces riles inyentions de la 
foiblesse : vous moissonnerez le Lié 
qu'ils sèment , vous dissiperez les ri- 
chesses qu'ils amassent. Ils sont le» 
enfants de la terre ; £'est à eux de la 
cultiver : vous êtes les fils du dieu 
*Mars ; votre seul métier c'est de vain- 
cre. Romains, guerre éternelle avec 
tout ce qui refusera le joug. L'uni- 
vers est votre héritage , tous ceux qui 
l'occupent sont des usurpateurs de 
vos biens : n'interrompez jamais la 
noble tâche de reprendre ce qui est à 
vous. 

Ainsi parle Romulus : l'armée ap- 
plaudit , le peuple mumure. On en- 
tend dans l'assemblée un bruit sem- 
blable au bourdonnement des abeil- 
les , quand elles sortent du fond d'une 
ruche que l'on veut dépouiller de son 
miel. 

Ta tins se recueille un moment , 
regarde le peuple avec des yeux at- 



^fcaB NUMiL^poMPiiiirs. 

tendiis ; et ^ debout sur le tribunal où 
il sîégeoit vis-à-yis de Homulus, il 
levé son sceptre d^or , en demandant 
qu'on l'écoute. Son air yénërable> 
ses cheveux blalics , la bonlë^ la dou- 
ceur , peintes dans ses jeux , impri« 
znent un saint respect. Romulus in'^ 
quiet et surpris jette sur lui des re- 
gards farouches ; ses sourcils noirs se 
rapprochent , la colère est dëja sur 
son front. Tel y dans l'assemblée des 

w 

diexix 9 le terrible Jupiter regarderoit 
Saturne s'opposant à ses décrets. 

Hoi, mon égal et mon collègue , 
lui dit le bon Tatius ; il n'est .pas un 
seul Romain qui admire plus que moi 
ta valeur^ tes talents guerriers et ton 
amour pour la- gloire. Je jouis de tes 
triomphes autant que toi > même 9 et 
j'aime à me rappeller que^dansle long 
cours de ma vie , je n'ai pas vu de hé* 
ros que je puisse te comparer. Mais 
ce beau titre de héros ne suffit pasji. 



LITRE VI.' 229 

^and on e9t roi : il en est un plus 
doux, plus glorieux, c'est celui de 
père. Regarde cette portion de tes 
sujets revêtus de cuirasses et armés 
de lances ; ce sont tes enfants sans 
doute y et tu les traites comme tels : 
mais regarde cette portion , dix fois 
plus' nombreuse , couverte de misé- 
rables lambeaux, parce qu'an lieu de 
se vêtir ils ont pajê ces cuirasses bril- 
lantes; ce sont aussi tes enfants, et 
tu les traites en ennemis : tu leur en- 
levés leur pain^ leurs fils , leurs ëpoux; 
tes lauriers sont baignés de leurs lar- 
mes^ chacun eole tes victoires est ache- 
tée de leur substance et de leur sang. 
Homulus , il est temps de les laisser 
respirer ; il est temps que tu permettes 
de vivre à ceux dont les pères sont 
morts pour toi. Cesse donc de faire 
égorger des hommes , cesse sur-tout 
de dire que c'est pour accomplir les 
décrets des^ieuz. Les dieux ne peu- 
I. 20 



^ 



aSo NU m: A poMPii.itrf. 

Vent vouloir que le bonheur des hu- 
mains : leur premier don fut l'âge d'or; 
€t quand l'olympe assemblé donna la 
victoire à Minerve^ ce futpour avoir 
produit l'olivier. Un seul de ces dieux^ 
Saturne , a régné dans l'Italie : sou- 
viens-toi comme il régna ; imile-le y 
et ne calomnie plus les immortels, en 
disant qu'ils ordonnent le carnage. 

Tu prétends que les Romains no 
peuvent subsister que par' la guerre- 
Montre-moi donc une seule nation 
qui subsiste pat cet affreux moyen ; 
et dis-moi par où sont péris les peu- 
ples qui ont disparu de la face du 
monde. Est-ce par la guerre que la 
malheureuse Thebe a conservé sa 
grandeur ? Elle vainquît cependant 
les sept rois de l'Argolide , et sa vic- 
toire causa sa ruine. Est-ce par la 
guerre que tes ancêtres les Trojéns 
ont maintenu leur puissance en Asie? 
La guerre est la maladie des états r 



iiVRE VI. a3i 

ceux qp. en souffrent le plus souvent^ 
finissent par succomber. Roi, mon 
collègue, je t'en conjure au nom de 
ce peuple qui a tant prodigue son sang 
pour toi , laisse à ce sang le temps de 
reveilir dans ses veines ëpuisëes. Per- 
sonne ne nous attaque ; tes conquêtes 
sont assez grandes : occupons -nous 
de rendre heureux les peuples que ton 
bras a soumis. Hélas ! malgré ma vi* 
gilance/jene puis suaire à punir tou- 
tes les injustices , à soulager tous les 
infortunés : aide-moi dans ce noble 
emploi. Parcourons ensemble nos é- 
tats , déjà si grands par ta vaillance; 
et quand nous aurons séché tous les 
pleurs , enrichi tous les indigents , 
quand enfin il n'y aura plus de mal- 
heiureux dans notre empire, alors je 
te laisserai partir pour en reculer les 
frontières. 

Il dit : Komulus frémissoit ; tout 
le peuple poussoit des cris , Tarmét 



232 KVMA POVFILttrs. 

même ëloit ëmue.' Romulus se pré- 
pare h répondre ; mais l'on p. ut juger 
h son air que ce n*est pas pour accor' 
der la paix. Tout-à-coup le peuple se. 
presse^ arrive en foule près de lui , et 
ne le laisse pas commencer son dîs~ 
cours. Femmes ^ vieillards^ enfants, 
tous sont à genoux , tous lui tendent 
les bas en criant : La paix ! la paix ! 
Fils des dieux, don ne*nous la paix ! 
Nous demandons gçace ; prends nos 
biens si tu veux ^ mais acccrde-nous 
la paix. 

O mes enfants ! leur di t Tatius bai- 
gné de pleurs et hors de lui-même y 
TOUS l'aurez; je vous la promets. Je 
l'ai demandée à Romulus au nom de 
la tendresse et de l'amitié, je l'exige 
à présent comme son collègue , coxn^ 
me son égal en pouvoir , en dignité. 
S'il me la refuse y Romains y j'irai y 
f irai à votre télé me placer à la porte 
de Rome : là , nous l'attendrons ayeo 



LIVRE VI. 235 

"Son arm^e , nous embrasserons la ter-^ 
ïe, et nous verrons si ces barbares ose- 
ront fouler aux pîeds leur roi , leurs 
zneres et leurs enfants. 

A ces mots, toute l'armëe jefteua 
cri : Non , jamais ! non , jamais ! dit- 
elle. Chaque soldat Jette ses arme?, 
chaque soldat se mêle avec le peuple, 
tombe à genoux ^ embrasse sa mère 
ou son fils 9 et crie avec eux : La paix! 

Le terrible Romulus . forcé de ce- 
der pourla première fois de sa vie, 
dissimule sa fureur, accorde une trê- 
ve , d'un air farouche, et se retire pré- 
cipitamment dans son palais. Il éloit 
toujours suivi de sit^ gardes , nommés 
Céleres , qu'il avoit créés , pour être 
sans cesse près de- lui. 

A peine a-t-il quitté l'assemblée , 
qu'exhalant la colère quisurchargeoit 
son cœur , il éclate en imprécations 
contre Ta tins, el laisse échapper dans 
son transport ces paroles indiscrètes 

20. 



a34 numa poMPitrrs. 

qui causèrent tant de malheurs : Jus* 
ques à quand ce yieillard importun 
mettra- t-il des entraves à ma gloire ? 
Je n'ai donc pas un ami qui puisse 
' m'en délivrer 1 Ces mois affreux ne 
furent que trop entendus par les Cé- 
leres. 

Hersilîe avoit suivi Romulus : Nu- 
ma n'avoit pas ose suivre Hersilie. 
Appuyé contre une colonne , les jeux 
baissés^ pensif, comparant en lui-mê- 
me les vertus de Tatius avec les fu- 
reurs de celui qui alloit devenir son 
père , il demeuroit enseveli dans une 
profonde rêverie. Tatius s'approche 
de lui : Gendre de Komulns^ dit-il en 
lui tendant la main, veux-tu me faire 
aussi la guerre ? 

Ces paroles font couler les pleurs 
de Numa ; il tombe aux genoux du 
bon roi : O mon père ! s'écrie-t-il, j^ 
n'ose vous envisager; pardonnez.... 

Je te pardonne tout^ interrompit 



I. IVRE VI. 235 

le vieillard, si tu me promets de m'ai- 
mer toujours. Tu as dispose de toi , 
^ans me le dire ; tu as contracté une 
alliance peu agréable à nos Sabins; je 
doute que le vénérable Tullus te l'ait 
conseillée : mais enfin , si elle te rend 
heureux, nous devons tous l'approu- 
ver. Numa, je voulois être ton père; 
c'est Romulus qui jouira de ce bon- 
heur : je ne puis te cacher que je le 
lui envie. Ah ! s'il n'en remplit pas 
bien les tendres fonctions, si son coeur 
ne sent pas assez le prix d'un nom qui 
m'eût été si doux , Numa y mon sein 
paternel te sera toujours ouvert ; et 
Tatius të devra de la reconnoisance , 
si tu le choisis pour ton consolateur.' 

En disant ces mots , il s'éloigne , 
et laisse Numa interdit^ plein de trou- 
ble , de remords et d'amour. 

JVuma dans cette agitation espère 
trouver du calme auprès d'Hersilie; 
il court au palais de Romulus: il voit 



a36 KXTMA POUTILtir;. 

les apprêts de son bymën^e. Cette vue 
le transporte de joie : mais cette îoie 
bVstpas purey un sentiment de crain- 
te la corrompt. 11 parle à celle qu'il 
aime , il entend de sa bouche Taveu 
xpi'il en est aime ; et le ravissement 
que cet aveu lui cause ne peut chas- 
ser de son cœur un secret effroi qui le 
glace. 11 coptemple Hersilie,il trou- 
ve dans ses jevix l'amour ; mais il ne 
peut 7 trouver la paix. Numa se tour- 
mente , s*agite ; il se répète cent fois 
que le- lendemain est le jour de son 
bonheur : une voixs'ëleve au fondde 
son ame ^ et lui crie que le bonheur 
est loin de lui. Cette voix lui fait des 
'reproches. Numa s'assure en vain 
qu'ils ne sont pas mérites ; son cœur 
désavoue toujours les raisons que son 
esprit lui donne. 

Enfin , accablé de soucis, glace de 
crainte , consumé d'amour , il porte 
ies pas vers le bois d'Égérîe, où il trou- 



1 1 V R E VI. 23/ 

Va pour la première fois celle dont il 
va devenir l'ëpoux. Il veut revoir ces 
lieux chers à son ame; il se rappelle 
le songe mystérieux qu*il a fait : il es- 
père qu'en portant ses vœux au tem- 
ple de Minerve , cette déesse lui ren* 
dra ce calme dont il sent (pi*il a tant 
besoin. 

Il marche : le jour étoit sur son dé- 
clin. A peine à l'entrée du bois, Nu- 
ma entend des cris plaintifs : il croît 
reconn'oitre cette voix mourante ; et ^ 
le glaive à la main ^ il vole à ces dou- 
loureux accents Quel spectacle 

frappe sa vue ! Tatius mourant sous 
les poignards de quatre assassîns.Nu- 
xna jette un cri, et immole deux de 
ces scélérats ; les autres épouvantés 
prennent la fuite. Mais Tatius est 
frappé ; son sang coule en abondance : 
le malheureux vieillard n'a plus qu'un 
instant à vivre. Numa l'embrasse en 
poussant des cris : il visite ses blea« 



S38 NU M A POMPIUUS. 

sures ) déchire ses habits^ ëtanche le 
sang^ soutient le bon roi, le soulevé ^ 
et veut le porter jusqu'à Rome. 

Arrête , arrête , mon fils ; lui dit 
Tatius : tes soins me sont inutiles; je 
sens que je vais expirer. Je remercie 
les dieux de rendre mon dernier sou- 
pir dans les bras. Numa ^ je meurs des 
coups de Romulus. «Tai reconnu les 
meurtriers : ils sont du nombre des 
Ctleres j et , en me frappant, ils m*on t 
dit que c*ëtoient-là les prémices de 
la paix que j'avois procurée aux Ro- 
mains. Ton amour pourHersilie> ton 
alliance avec mon assassin, te défen- 
dent de'venger ma mort : mais j'at- 
tends de toi une grâce plus chère. Il 
me reste une fille y Numa ; cette in- 
fortunée n'a plus de parent, n*a plus 
d'appui , que toi seuL La noblesse de 
sa race , &qs droits au trône des Sa- 
tins, la rendront criminelle aux yeux 
de Romulus : si tu ne la défends, elle 



j 



LIVRE VI. 23g 

périt. Jure-moi donc, ô mon cher fdsf 
de veiller sur les jours de ma fille y 
d^être son protecteur , son soutien , 
de lui tenir lien de frère. Hélas ! j'a- 
vois espëré qu'elle t'appelleroit d'un 
autre nom : dès le premier instant où. 
je te vi.s_, j'avois forme leprojetde te 
donner Tatia y de te placer sur mon 
trône ^ de Vieillir entre vous deux sans 
autre dignité que celle de votre père.- 
Douce illusion , trop tôt détruite , et 
qui rendroit ma mort tranquille , si 
elle m'abusoit encore ! Ah ! dumoins^ 
ne refuse pas ma prière ; prends pitié 
d'un vieillard mourant, qui fut ton 
parent, ton ami, l'ami de TiiUus et 
de ton père. Nùma y j'embrasse tes 
genoux ; sois le défenseur de ma fille; 
promets-moi de âauver ses jours y de 
veiller.,.. 

Je vous jure , interrompt Numa 
fondant en larmes, et je prends les 
mânes de ma mère et celles de TuUus 



340 TÏUMA POMPILItrS. 

pour garants de mon serment ; je tous 
yure d'exécuter votre volontë premiè- 
re^ de devenir l'époux de Tatîa , de 
vivre , de mourir pour elle^ de par- 
tager tous ses périls , et de détester à 
)amai5 la famille de votre meurtrier. 
J'en étois sûr ! lui répond Tatius 
avec un transport de joie. Embrasse- 
moi, vertueux jeune .homme : jo 
compte sur ta foi ; je meurs content. 

. Il dit , serre Numa, et expire. Nu- 
ma s'évanouit sur son corps» 



FIN DU TOME PREMIER. 



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